Lassaad Ben Ahmed
25 Septembre 2017•Mise à jour: 26 Septembre 2017
AA/Tunis/Afef Toumi
La corruption et la malversation étaient parmi les causes principales ayant engendré le soulèvement des Tunisiens contre le régime dictatorial de Ben Ali.
Elle se manifeste sous plusieurs formes, allant du simple pot-de-vin donné à l'agent de la police pour éviter une infraction de la circulation, à l'attribution de grands marchés publics à certaines entreprises proches du régime sur le compte d'autres plus méritantes, passant par les recrutement basés sur le copinage, le détournement de fonds publics ou l'octroi d'avantages indus à soi-même ou à des membres de la famille, etc.
Après le soulèvement du peuple et la chute du régime le 14 janvier 2011, l'Etat s'est affaibli et la corruption s'est amplifiée, d'après les enquêtes de perception et le classement de l'organisation Transperancy international.
Tous les secteurs, publics et privés, ont été contaminés, essentiellement par le phénomène dit de «petite corruption», puisque tous les regards sont devenus très attentifs quant à la gestion de l'argent public. La «petite corruption» profite discrètement aussi bien aux agents et fonctionnaires de l'administration tunisienne, qu’au secteur parallèle.
Le président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC), Chawki Tabib, a d’ailleurs annoncé, dans une déclaration médiatique, que 52% de l’économie du pays relève du secteur parallèle, ce qui coûte à la Tunisie quatre points de croissance chaque année.
«La petite corruption», quant à elle, a coûté à la Tunisie près de 450 millions de dinars (180 millions de dollars), en 2014, selon une étude publiée par l’Association tunisienne des contrôleurs publics (ATCP)
Ce fléau, vécu au quotidien par les Tunisiens et ronge les administrations et les institutions de l’Etat, est devenu l’ennemi du citoyen. D'où l'appel à dénoncer les cas de corruption auxquels il est affronté ou qu’il constate autour de lui.
Dans ce sens, le président de l’Instance Nationale de Lutte Contre la Corruption (INLUCC), Chawki Tabib, a appelé, en août dernier, à l’élaboration des textes juridiques nécessaires pour protéger et récompenser les les lanceurs d'alertes relatives la corruption.
Protéger les dénonciateurs
En février 2017, l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a adopté l’article 23 de la version amendée du projet de loi sur la dénonciation de la corruption et la protection des lanceurs d'alertes. Ce texte prévoit les garanties de protection des dénonciateurs de corruption en coordination avec les autorités.
L'article souligne également la nécessité de fournir l'encadrement juridique et psychologique aux dénonciateurs et mettre à leur disposition les outils de d'alerte immédiate en cas de danger ou menace suite à une dénonciation. Car au fait, les corrupteurs et les corrompus, cherchent souvent à se venger lorsque leurs intérêts sont menacés ou lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils sont dénoncés.
L’article 33 du même projet de loi condamne de six mois à deux ans de prison chaque personne qui essaye de prendre sa revanche ou menace les lanceurs d'alertes.
Outre le cadre juridique de protection des dénonciateurs, Chawki Tabib a proposé, à plusieurs reprises, de récompenser les dénonciateurs, comme il l’avait déclaré dans une interview accordée à Anadolu en février dernier.
Néanmoins, le nombre de dénonciateurs de cas de corruption, auprès de l’INLUCC via le numéro vert (gratuit) 8010 2222, a stagné à 5594 dénonciations prises en compte par l’Instance, selon une source bien informée au sein de l’INLUCC.
Il s’agit de dénoncer directement les cas de corruption vécus ou constatés par les citoyens, et ce, en facilitant la procédure à travers le numéro gratuit, créé en 2016, parallèlement avec la grande campagne de sensibilisation contre la corruption, lancée par Chawki Tabib.
Quelques personnes ont été interrogées par Anadolu sur la raison de leur abstention de dénoncer les cas de corruption.
Certains ne le font pas par peur, d’autres par conviction et d’autres, encore, avouent qu’il leur arrive de payer, eux-mêmes, des pots-de-vin «pour faire bouger les choses».
Toute une culture
Khaled fait partie de cette dernière catégorie. Il ne le cache pas d’ailleurs, «autrement rien n’aurait marché en Tunisie, on y peut rien», dit-il.
Selon lui, payer des pots-de-vin discrètement au portier d’une administration, d’un hôpital public ou de toute autre institution «ne fait de mal à personne, ni à l’économie du pays, car cela se passe de main en main et dans tous les cas, les affaires ne sont accélérées que de cette manière !».
Le jeune homme, commerçant, considère que la dénonciation de la corruption ne ferait pas avancer les choses, car notre pays «respire ces petites corruptions», en plus, «pourquoi s’exposer au danger des menaces, une fois on dénonce une corruption administrative ou financière ?», se demande-t-il.
Pour sa part Najla, fonctionnaire dans une administration publique, se dit non courageuse pour dénoncer des cas de corruption qu’elle constate elle-même tous les jours. Elle préfère se taire et «laisser les organismes spécialisés dans la lutte contre la corruption faire leur travail».
«Même en présence d’un cadre juridique qui protège les lanceurs d'alertes, personnellement je n’ai pas l’audace de le faire, car il y a eu des personnes qui ont été menacées ou agressées après avoir dénoncé des cas de corruption», enchaîne Najla.
D’autre part, Fouad, un banquier retraité, raconte avoir observé et constaté plusieurs cas de corruption durant sa carrière et qu’il y en aura toujours en Tunisie, même si l’INLUCC donne l’impression de faire son travail, mais, ce n’est pas possible de cerner tous les cas de corruption, ni d’inciter tous les gens à dénoncer.
«Il y a de grandes affaires de corruption à examiner et à transférer en justice, c’est prioritaire .En outre, je ne crois pas que les dénonciations, provenant de la part de simples citoyens à travers un numéro vert, sont vraiment prises en considération», enchaîne Fouad, presque certain que la dénonciation des citoyens n’aide pas les autorités à éradiquer la corruption.
Il ajoute que les «petites corruptions» sont pratiquées par tout le monde et par obligation, «alors que veulent-ils que le citoyen dénonce ?», poursuit le retraité.
La lutte contre la corruption constitue la priorité du gouvernement d’union nationale mis en place par Youssef Chahed, qui mène une guerre sévère contre les corrompus depuis juin dernier.
Cette lutte est également prise au sérieux par l’INLUCC qui a déployé tous les moyens afin d’atténuer ce phénomène, de sensibiliser quant à sa dangerosité sur l’économie du pays et d’inciter à la dénonciation de toute forme de corruption par les citoyens et par les fonctionnaires.
Toutefois, le cadre juridique protégeant les dénonciateurs et garantissant leur sécurité contre une éventuelle menace ou agression ne semble pas convaincre les tunisiens et les motiver suffisamment pour prendre l’initiative de dénoncer.
La loi relative à la dénonciation de la corruption et à la protection des dénonciateurs devrait, dans ce cas, être renforcée par les outils et mécanismes de protection applicables immédiatement au profit des dénonciateurs de corruption, ayant besoin de garanties réelles et non de promesses.