AA/Tunis
Mahdi Mabrouk, directeur du Centre arabe des recherches et de l'étude des politiques (Carep) considère que la Tunisie a progressivement consolidé la transition démocratique malgré les difficultés économiques, sociales et politiques.
Il appelle dans ce sens les décideurs et les professionnels des médias à se remettre en question.
De son côté, Abdellatif Al-Hanachi, Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Tunis, souligne que la crise politique que connait l'expérience démocratique reflète de sérieux conflits politiques, reflétés en majeure partie au Parlement.
Les deux experts expliquent que l'expérience démocratique en Tunisie peut encore survivre, après l'échec de toutes les révolutions arabes qui ont suivi la ''révolution Bouazizi'', le 17 décembre 2010, aboutissant au renversement du régime de Zine El Abidine Ben Ali (1987-2011), le 14 janvier 2011.
Dans un entretien accordé à l'Agence Anadolu, ils ont souligné la fragilité de la démocratie tunisienne qui fait face, actuellement, à des défis et difficultés considérables qui pourraient impacter lourdement, l’économie et attiser les tensions sociales et politiques entre les différents acteurs.
Ils ont, cependant, souligné la possibilité de surmonter les défis de l’étape actuelle, si la crise libyenne connaissait une amélioration même partielle et si les défenseurs de la révolution et de la démocratie procèdent à une auto-critique.
** Transition démocratique
Le directeur du Centre arabe des recherches et de l'étude des politiques (Carep) Mahdi Mabrouk, a déclaré que malgré toutes les difficultés économiques, sociales et politiques, la Tunisie a réussi à consolider sa transition démocratique.
Et d'ajouter : ''Nous traversons une étape que les experts appellent transition démocratique''.
Selon Mabrouk, la démocratie s’instaure à travers le transfert pacifique du pouvoir et la généralisation de la participation politique, de manière à garantir le pluralisme dans le strict respect des droits de l’Homme.
De son côté, le professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Tunis, Abdellatif Al-Hanachi, est revenu sur la particularité de l'expérience démocratique tunisienne, qui est entre autre, une expérience de transition démocratique réussie.
''L'expérience démocratique tunisienne a réussi, en comparaison avec les autres pays arabes, depuis maintenant une dizaine d'années'', s'est-il félicité.
Et d'expliquer que plusieurs pays arabes ont connu l’échec et leurs révolutions se sont transformées en guerre.
Sur les pas de la Tunisie, des soulèvements populaires ont éclaté en Égypte, Libye, Yémen et en Syrie.
** La crise des élites
L'expérience démocratique tunisienne qui aura bientôt 10 ans, se heurte à des défis qui menacent sa stabilité.
Poussant l’analyse plus loin, Mahdi Mabrouk a déclaré que cette jeune démocratie se trouve tiraillée par des dissensions dont les élites politiques sont les premiers responsables.
''Si ces situations instables persistent, elles risquent d'épuiser la question démocratique et par là celles des valeurs", a-t-il averti.
Il a ajouté que la principale menace qui pèse sur la démocratie vient des partisans du chaos qui cherchent à renverser la vapeur, en la dépouillant de ses véritables valeurs, le cas du putsch (avorté) survenu en Turquie (en 2016) en est l’illustration.
Pour Al-Hanachi la crise politique que traverse actuellement le pays résulte des conflits entre les différents acteurs de la scène politique, au sein du Parlement.
Il a ajouté que le rendement de l’actuel Parlement laisse à désirer bien plus que l'Assemblée nationale constituante de 2011.
''En revanche, la Constitution de 2014 est une fierté pour tous les Tunisiens et un acquis considérable de la Révolution'', a-t-il souligné.
** Échecs économiques
Sur le niveau économique et social, les objectifs n'ont pas été atteints, selon Al-Hanachi.
Il a estimé que cet échec est dû en premier lieu à la crise libyenne. La Tunisie est l'une des régions qui ont été, largement, affectées par ces turbulences au niveau économique. La Libye, pays voisin de la Tunisie a été, est et sera toujours l'espace vital de l'économie tunisienne.
Depuis des années, ce pays riche en pétrole souffre d'un conflit armé. Avec le soutien de pays occidentaux et arabes, la milice de Khalifa Haftar, est en conflit continu avec le gouvernement libyen, pourtant reconnu par la communauté internationale.
"D'autres parties ont profité de ces circonstances fragiles et se sont imposées économiquement, coupant la voie au capital tunisien en Libye'', a-t-il regretté.
Sur le plan social, tous les travailleurs tunisiens en Libye sont revenus au pays, aggravant la crise économique qui y prévaut.
Selon lui, "la question sécuritaire a affecté, l'économie tunisienne frappée de plein fouet par le terrorisme. De même, la hausse des prix du pétrole dans les premières années de la révolution jusqu'à la fin de 2016 a eu des répercussions majeures sur la révolution tunisienne.
Al-Hanachi a, également, évoqué les sit-in, dans le bassin minier de Gafsa, dans le Sud-Ouest, ou à El Kamour, à Tataouine (Sud-Est). Ces tensions constituent des entraves à toute réussite
** Démocratie et prospérité
Mahdi Mabrouk a estimé que la plupart des expériences prouvent que la démocratie avance quand la prospérité économique règne et la transition résiste quand la justice entre les citoyens et entre les régions existe.
Et d'expliquer que "Plusieurs théories confirment que l’élargissement de la participation politique, le transfert pacifique du pouvoir et les valeurs humaines sont, intimement, liées à la prospérité économique."
En effet, le taux élevé de chômeurs handicape le succès de la démocratie et sa transition. Un échec qui provoque la colère des citoyens qui rejettent de plus en plus la liberté et encourage les nostalgies de la dictature.
Selon une statistique publiée par l'Institut national des statistiques la semaine dernière, le taux de chômage en Tunisie était d'environ 18% au cours du deuxième trimestre de l’année en cours, soit environ 746 400 chômeurs.
** Discours populiste
Le directeur du Centre arabe des recherches et de l'étude des politiques (Carep) Mahdi Mabrouk a déclaré que le discours populiste se propage en raison du système politique déséquilibré, de la défaillance du système électoral et des promesses non tenues.
Il a ajouté que le discours populiste affaiblit la démocratie et encourage les thèses anarchiques.
Il a, ainsi, regretté que ces thèses se présentent comme alternatives au dilemme démocratique.
Mabrouk a ainsi estimé que ce genre de discours, la pyramide inversée et la démocratie directe sont représentés par l'institution de la Présidence.
Quant à Al-Hanachi, il trouve que l'élite politique post-révolution, qu'elle soit au pouvoir ou dans l'opposition, a contribué à donner une mauvaise impression au citoyen à travers des promesses difficiles à tenir
De l’aveu d’A-Hannachi, la déception et la désillusion chez la population sont parvenues à toucher l’élite qui a soutenu la révolution favorisant l’apparition de groupes extrémistes. Jusqu’à soutenir ces mouvement nostalgiques du passé selon l’adage : l'ennemi de mon ennemi ennemi, est mon ami".
Al-Hannachi a dénoncé la position de plusieurs universitaires de gauche qui ont fait l'éloge de Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre, qui rassemble les anciens RCDistes.
''Il est grave que des intellectuelles la soutiennent'', a-t-il lancé.
*Espoir démocratique
Néanmoins, Al-Hanachi se dit optimiste quant à ces difficultés au moment où la crise libyenne vient de prendre fin pour pouvoir sauver l'économie tunisienne.
Et cette jeune démocratie continuera à s'imposer, uniquement si les militants du projet de la révolution, procèdent à une autocritique et prennent en considération la question de la pandémie de la Covid-19 qui frappe l'Economie.
"Nous n'avons aucune assurance pérenne. La démocratie n'a pas de griffes pour se défendre, elle est fragile car elle se trouve dans un contexte régional hostile", a-t-il dit.
"Nous ne sommes pas en état de désastre ou de guerre, mais il y a de réels dangers qui menacent l'expérience, et nous, en tant qu'élites, penseurs et professionnels des médias, devons réviser les choses", ajoute-t-il.
Abdellatif Al-Hanachi appelle quant à lui les partis à faire leur autocritique. Car selon lui, chaque parti essaye de se mettre en valeur et de rejeter l’expérience.
*Traduit de l'arabe par Hajer Cherni
news_share_descriptionsubscription_contact
