AA / Istanbul / Yasar Demir
Le colonialisme, le paradigme fondamental de l'État français, s'est modernisé pour se transformer en post-colonialisme, ce qui a eu de graves conséquences pour l'Histoire de l'Humanité. La France est considérée responsable du massacre d'un million de personnes au Rwanda, pays où elle s'était installée pour préserver sa présence socio-économique en Afrique centrale.
Le grand débat en France et à l'étranger, qui perdure depuis des années entre les politiques, les intellectuels, les artistes et les organisations de la société civile, a mûri aujourd'hui. Le fait qu'un génocide ait été perpétré au Rwanda, a été, pour la première fois, exprimé à voix haute par un Président français. Pour comprendre cela, il faut d'abord se souvenir des relations qui prévalaient entre la France et le Rwanda et de ce qui s'est passé.
Trois tribus principales dominaient le Rwanda, à savoir les Hutus, majoritaires, les Tutsis et les Pygmées. En réalité, les Rwandais appartiennent à une même ethnie et ont la même appartenance culturelle, mais ils ont été entraînés dans une situation politique et sociale irrévocable avec l’arrivée des Occidentaux dans la région.
Les Allemands ont été les premiers à établir des colonies dans les années 1890. Le pays a ensuite été cédé aux Belges, au terme de la Première Guerre mondiale, et un conflit interne a été déclenché, résultat de la classification attribuée délibérément aux tribus, bien qu'elles appartiennent à une même nation.
La minorité Tutsi a longtemps joui du soutien des colonisateurs.
L'idée leur a été inculquée qu'ils seraient plus ingénieux, talentueux, forts et beaux, et ils sont ainsi devenus dominants bien qu'ils soient minoritaires. Les Hutus, majoritaires, ont été considérés comme des citoyens de seconde zone. Cela a naturellement engendré de profonds clivages socio-culturels et socio-politiques entre les deux tribus. La situation a perduré jusqu'après la Seconde Guerre mondiale. Les Belges ont alors soudainement décidé de soutenir les Hutus aux dépens des Tutsis.
En 1962, dans un climat de conflit, l'Organisation des Nations unies (ONU) a reconnu l'indépendance du pays et des élections ont été organisées. Le Mouvement de l'Emancipation Hutu, Parmehutu, majoritaire, avait alors remporté le pouvoir.
Des attaques ont, après cela, été lancées contre les Tutsis qui détenaient la force socio-politique : 160 mille Tutsis ont été tués, alors qu'ils ne représentaient déjà que 9% de la population totale. Les colonisateurs belges ne sont pas intervenus pendant toutes ces violences.
Des luttes de pouvoir déchiraient le camp Hutu, qui a vu Jouvenel Habyarimana, un Hutu, arrivé au pouvoir par un coup d'État en 1973, mais cela n’a rien changé pour les Tutsis, dont nombre d’entre eux se sont réfugiés dans les pays voisins notamment l'Ouganda, pour poursuivre la lutte.
Des conflits armés ont éclaté entre les deux tribus et la vie s'était quasiment arrêtée au Rwanda. L'Ouganda étant sous l'influence britannique, il semblait que les Hutus soutenus par les Belges luttaient contre les Tutsis soutenus par le Royaume-Uni, mais il n'en était rien. Les relations entre les deux pays n'ont aucunement pâti de tensions concernant le Rwanda, au contraire, puisqu’il semblait que le Royaume-Uni et la Belgique avaient trouvé un terrain d’entente sur ce dossier.
L'incident qui a transformé le conflit en génocide a eu lieu le 6 avril 1994, lorsque l'avion du président d'origine Hutu Juvénal Habyarimana a été abattu. En l'espace de quelques mois, près de 800 mille à un million de Tutsis ont été tués, à telle enseigne que tuer et s’adonner à la torture étaient devenus une source de fierté pour les Hutus. Selon certaines allégations, des organisations de la société civile, des églises et des organisations caritatives auraient aidé aux massacres.
La France, considérant l'Afrique comme sa propriété, avait coopéré avec l'administration rwandaise et l’avait soutenue en 1975 dans le domaine militaire. Les relations se sont approfondies et dans les années 1990, la France a quasiment remplacé la Belgique. L'armée rwandaise était équipée d'armes françaises, les armes qui serviront à commettre le génocide contre les Tutsis.
À noter qu'en France, certains avaient réagi contre le massacre des Tutsis. En mission au Rwanda à cette époque, le général Jean Varret a expliqué ce qui s'était passé dans une interview qu'il a donnée en mars 2019.
Le général à la retraite avait alors dit qu'il s'était opposé au soutien militaire accordé aux Hutus, notant que des innocents étaient tués par ces armes, mais que l'état-major français n'avait pas pris compte de ces informations. Il est également significatif et intéressant de relever les nombreuses tentatives de sa hiérarchie de l'écarter.
Sur instruction du Président François Mitterrand, la France avait alors lancé l'opération Turquoise dans la région. Au lieu d'apaiser la situation, cette démarche a renforcé davantage les Hutus et des procès seront bien plus tard intentés suite aux allégations selon lesquelles des responsables français auraient protégé et défendu les meurtriers.
Les confessions à propos de la position de la France ne sont pas rares. Le ministre de la Santé de l’époque, Bernard Kouchner, aurait par exemple appelé le Président Mitterrand et lui aurait fait part de la situation, Mitterrand lui aurait répondu “vous exagérez la situation” et aurait raccroché.
Le silence de la France à propos du génocide au Rwanda reste encore à expliquer. Selon la dernière analyse, les Hutus parlant le français et étant davantage considérés comme des sympathisants de la France, il est possible de dire que la France cherchait à consolider sa présence dans la région.
Les Tutsis étaient quant à eux soutenus par les anglais, ce qui laisse à penser que l'ancienne rivalité franco-britannique se serait manifestée au Rwanda et aurait causé le massacre d’un million de personnes.
Pour qualifier ce qui s’est passé au Rwanda de génocide, il faut revenir à sa définition dans le droit international. Le terme génocide provient du grec “géno” qui veut dire “race” et du latin “cide” qui signifie “tuer”. Ce terme a été utilisé pour la première fois par le juriste polonais, Rafael Lemkin en 1933, pour caractériser “la pratique de l’extermination biologique et culturelle de nations et de groupes ethniques”.
- Le génocide rwandais est de nouveau d’actualité
Fait intéressant, la complicité de la France dans le génocide contre Tutsis est très souvent évoquée ces dernières années. Ainsi, la France a été ouvertement invitée à s’excuser pour son passé colonial. Et c’est dans ce sens que, pour la première fois, le Président français, Emmanuel Macron, s’est penché sur l’affaire et a constitué une commission présidée par l’historien, Vincent Duclert. L’objectif était de faire la lumière sur la position de la France lors du génocide rwandais.
Une fois le rapport publié, et bien qu'il ait été perçu comme un développement positif par certains, il s’est attiré les foudres des politiciens chantres de l’ère coloniale française. Selon ce rapport, la France n’a pas directement commis un génocide mais a été reconnue complice en raison du soutien apporté aux Hutus et de son silence face aux massacres commis dans la région malgré sa présence militaire.
Ainsi, le Président Macron a affirmé son souhait d’assumer le passé colonial de la France et de présenter des excuses et il convient à ce stade d’expliquer pourquoi une telle stratégie a été adoptée.
Selon notre analyse, confortée par les indicateurs économiques actuels, la France connait, depuis les années 2000, une sérieuse perte de vitesse en Afrique, notamment sur le plan socio-économique. D’un point de vue culturel, les africains veulent se défaire des traces de la culture coloniale et aspirent à un climat favorable à des relations bilatérales caractérisées par l’égalité.
Ils chercheraient, par ailleurs, à bénéficier eux-mêmes des ressources naturelles de leurs pays, ce qui conduira naturellement à affaiblir la position de la France dans la région.
La France cherche clairement à se réconcilier avec les africains, en mettant de côté les tragédies du passé, les génocides et les exploitations, et en versant une certaine somme d’argents. Rwanda est la première démarche sérieuse en ce sens.
Même si la France présentait des excuses officielles aux Tutsis, l'administration des Hutus ne changerait pas et ceux qui ont tué un million de personnes seraient dédouanés par ces excuses car l’incertitude règne encore concernant la peine qui sera infligée aux meurtriers et l’indemnisation qui sera versée aux victimes.
Au final, l’administration Hutu, blanchie par la France, entrera dans une nouvelle alliance de coopération avec Paris.
Le 27 mai, le Président Macron s’est rendu à Kigali, la capitale du Rwanda, et a sollicité le pardon. Les expressions qu'il a cependant utilisées ne reflètent pas de sentiment de culpabilité, il n’a fait qu’admettre que la France a été négligente face à ces massacres. La France a pu s'excuser de façon à nier la complicité de génocide et ne reconnaitre que le fait qu’elle n’ait pas pu empêcher les événements.
Ainsi, la France ne sera en aucun cas condamnée, au contraire, elle gagnera une réputation de "pays qui a osé affronter son passé".
[Dr. Yasar Demir a achevé son doctorat en 2010 à l'Université de Strasbourg, avec une thèse sur le rattachement du sandjak d'Alexandrette à la Turquie et la politique de la France dans le Levant. Il est l'auteur des livres intitulés "La Politique de la France dans le Levant" et "La Syrie et Hatay".]
[1] https://www.franceinter.fr/monde/genocide-au-rwanda-la-faute-de-la-france.
[2] Verda Neslihan Akün, Milletlerarası Mahkeme İçtihatlarında Jenosid, İstanbul Üniversitesi Sosyal Bilimler Enstitüsü Kamu Hukuku Anabilim dalı, Yüksek Lisans Tezi, İstanbul, 2003.
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