AA/ Bujumbura/ Kinshasa/ N'Djamena/ Tunis/ Yvan Rukundo/ Pascal Mulegwa/ Mahamat Ramadane/ Safwene Grira
La décision prise par le Burundi, l'Afrique du Sud puis la Gambie de se retirer de la Cour Pénale Internationale (CPI) risque de produire "un effet boule de neige" en entraînant d'autres pays, selon des observateurs approchés par Anadolu.
"Une délégation officielle du Burundi s'était présentée, mercredi, au siège des Nations unies à New-York pour formaliser son retrait de la CPI", a confirmé, jeudi, à Anadolu une source au sein du gouvernement burundais.
Le Burundi, par lequel cette série noire avait commencé, avait promulgué le 18 octobre une loi sur son retrait de la juridiction internationale. Secoué depuis 2015 par une grave crise politique, ce pays était depuis lors dans le collimateur de la communauté internationale.
Quelques jours plus tard, dans une lettre signée par sa ministre des relations extérieures, Maite Nkoana-Mashabane, l'Afrique du Sud notifiait à l'ONU son retrait de la CPI. La diplomatie sud-africaine faisait valoir dans ce document une "incompatibilité" entre sa propre approche des résolutions des conflits et celle de la CPI.
Dans une déclaration lue, mardi, à la télévision publique, le ministre de l’Information gambien, Sheriff Bojang, a également annoncé le retrait de son pays de la "Cour blanche internationale pour la persécution et l’humiliation de personnes de couleur" (sic).
"Nous n'avons été notifiés, officiellement et jusqu'à présent, [jeudi 27 octobre à 16H GMT, ndlr], que du retrait de l'Afrique du Sud", a toutefois affirmé à Anadolu le porte-parole de la CPI, Fadi Al-Abdallah.
"Chacun de ces pays a ses raisons particulières pour quitter la CPI. Il faut reconnaître, tout de même, qu'il y a un soubassement commun de rejet partagé par une grande partie d'Etats africains", a déclaré à Anadolu Polydore Ngambe Mwake, professeur de relations internationales à l'université de Kisangani en RD Congo.
La décision de Bujumbura "qui n'avait plus rien à perdre", a "libéré" d'autres pays en leur permettant de mettre à exécution cette menace qu'ils avaient longtemps brandie.
"Ce n’est pas surprenant qu’en moins de deux semaines, trois pays africains entament de manière accélérée un divorce avec la CPI. C’est un projet qui mûrit depuis quelques années déjà" a indiqué à Anadolu Tchang Mbairo, enseignant chercheur tchadien en droit public international à l’université de N’Djamena.
En 2009, le président de la commission africaine, Jean Ping, prononçait un célèbre réquisitoire contre la juridiction internationale, accusée de mettre en oeuvre "une justice à deux vitesses". Lors du 26e sommet de l’Union africaine en janvier dernier, les chefs d’État africains s'étaient engagés à élaborer "une feuille de route" pour un retrait collectif de la CPI.
A la question de savoir si ces retraits pourraient donner lieu à un effet boule de neige, des observateurs citent des pays comme l'Ouganda, le Kenya ou le Zimbabwe, comme "candidats potentiels" au retrait.
Alors que Sidiki Kaba, ministre sénégalais de la Justice, affirmait sur RFI que "d’autres Etats vont suivre", le Congolais Polydore Ngambe Mwake a relevé que ce sont surtout "les mauvais élèves de la démocratie", tels que désignés par une partie de la communauté internationale, qui ont franchi le rubicon. "Il se peut qu'il y ait d'autres frondeurs, surtout si l'on aspire à toucher des dividendes démagogiques d'une telle irrévérence internationale".
Pour le politologue tchadien, Evariste Ngarlem Toldé, joint par Anadolu, tout comme la composition du Conseil de sécurité des Nations unies, la CPI symbolise "un instrument d'un système international contesté". Rompre avec la juridiction internationale permet donc à des gouvernements dont la popularité est effritée de s'assurer la sympathie d'une large partie de l'opinion publique africaine.
A telle enseigne qu'une ONG africaine, Lutte contre la déstabilisation de l’Afrique, a récemment annoncé vouloir attribuer au président burundais Pierre Nkurunziza "un prix pour ses efforts de paix, de stabilité et d’audace"
"Son attitude de résistance face à l’adversité, son sens de gestion des crises après le putsch manqué qui voulait l’éjecter du pouvoir ont fait de Pierre Nkurunziza, le leader africain le plus adulé des panafricains. A ce titre, il mérite les honneurs dus à son rang", a indiqué l'ONG en question sur son site internet.
Du côté de la juridiction internationale, en revanche, on rappelle que si la CPI s'était prioritairement intéressée à des situations africaines c'est en raison de sa saisine par les pays africains concernés.
"Les enquêtes concernant le Mali, l'Ouganda, la Centrafrique ou la RD Congo ont été ouvertes à la demande de ces mêmes Etats. Concernant la situation en Libye ou au Soudan (pays non signataires du statut de Rome), l'ouverture d'une enquête a été demandée par le Conseil de sécurité de l'ONU et approuvée par des pays africains qui y siégeaient", a justifié Fadi Al-Abdallah.
"La politique judiciaire de la CPI n'est que la conséquence du cadre juridique établi par les Etats partis", d'après Al-Abdallah. "La CPI est un tribunal qui applique la loi du corps législatif (assemblée des Etats partis). Toute discussion, pour rendre la CPI plus indépendante, par exemple, ou plus forte, doit se faire, donc, au sein de l'assemblée", a-t-il ajouté.
A ce titre, le porte-parole a espéré que la session annuelle des Etats membres, qui se tient dans moins d'un mois à La Haye, permettra un "dialogue serein et sérieux sur les faits qui ont pu justifié un certain nombre de positions de la part de quelques Etats membres", a suggéré Al-Abdallah.
La CPI considère que le fait, pour certains Etats, de se retirer du statut de Rome est "une décision souveraine". La juridiction internationale a toutefois besoin d'un "maximum" de pays membres pour mettre en exécution son mandat consistant à combattre les crimes de guerre, participer de la prévention contre ces exactions pour créer les conditions d'une vraie paix durable."