AA / Tunis / Nadiya Jennene
Désinformation, désarroi, colère, aigreur, sarcasme, confusion, et exaspération... Voilà ce que renvoient depuis quelques jours les réseaux sociaux en Tunisie. Les internautes tunisiens ont réagi aux récents développements qui secouent le pays depuis la première semaine de janvier.
La Tunisie vit aux rythmes des mouvements de protestations sociales contre la cherté de la vie depuis l'approbation de la loi de Finances 2018. Les augmentations des prix et la hausse des taxes dans différents secteurs ont donné naissance à des manifestations pacifiques à l'avenue Habib Bourguiba, l'une des artères les plus emblématiques du centre-ville de Tunis, mais aussi à des troubles nocturnes qui ont vite dégénéré pour se transformer en des affrontements entre forces de l'ordre et manifestants.
Parallèlement à ce qui se passe sur le terrain, certains internautes et administrateurs de pages de différentes appartenances et orientations politiques, sur les réseaux sociaux, se sont convertis en reporters. Des photos mettant en scène de jeunes casseurs arrêtés, des armes blanches, des routes bloquées, des pneus en feu, pillage et vandalisme, effractions dans divers commerces, une horde en colère et des forces de l'ordre qui tentent de contenir les manifestants... affluent.
De Gafsa, Kasserine et Sidi Bouzid (Centre et Sud-ouest) aux quartiers populaires et défavorisées de la capitale Tunis, la toile dessine un paysage apocalyptique... Une sensation de déjà-vu. Tout nous renvoie à l'époque de la révolution du Jasmin. Certains internautes se demandent si ces mouvements ne sont autres que les prémices d'un nouveau soulèvement... fustigent un gouvernement "incompétent" et prédisent "le calme avant la tempête".
Certains "pleurent leur Tunisie" et d'autres analysent et se posent des questions. Abdelaziz Belkhodja, écrivain et militant tunisien écrit le 9 janvier sur son profil Facebook " Le problème est plus grave que des manifs, des émeutes ou même un soulèvement. Le problème est : où va-t-on avec 800.000 fonctionnaires et assimilés qui avalent le budget de l'État en contrepartie de rien du tout! Saleté, insécurité, cherté de la vie, justice nulle, éducation nulle, santé publique nulle, transport nul, etc. Tout le service public est nul. Où va-t-on avec des entreprises publiques qui perdent 6 milliards de dinars par an ? Où va-t-on avec un gouvernement qui est incapable de concevoir un plan de sortie de crise (alors que les solutions abondent), qui ne sait rien faire d'autre qu'emprunter pour combler les déficits et qui, en plus fait fuir les investisseurs? Pourquoi des millions d'habitants seraient-ils les otages d'un gouvernement sans solutions, sans idées, sans projet, sans vision, incapable, incompétent ? ".
Outre ceux qui dénoncent et condamnent ces troubles qu'une majorité assimilent à des actes de vandalisme plus qu’à des manifestations sociales, certains utilisateurs de Facebook et Twitter ont fermé leurs oreilles aux cris des opposants, dont notamment les sympathisants de la Gauche, et aux analyses socio-économiques et politiques qui tentent de décortiquer la situation sur les réseaux sociaux.
"J'ai paramétré mon Facebook et dompté ses algorithmes pour éviter les publications racoleuses de personnes ou de sites/pages dont la crédibilité laisse à désirer. Ce qui se passe à l'heure actuelle m'intéresse sans aucun doute en tant que citoyen mais je n'ai nulle envie de voir sur mon fil d'actualité Facebook des informations erronées en majorité ou des posts propagandistes qui encouragent ces émeutes ou encore des analyses de pseudo-experts qui s'apparentent plus à des prises de positions pro ou anti-gouvernement", confie à Anadolu le directeur d'un média et internaute tunisien influent qui a préféré garder l'anonymat.
Une troisième frange est constituée par les groupes qui relayent la position du gouvernement en défendant « implicitement » la hausse des prix à travers une justification, par moments maladroite, et en dénonçant ouvertement les actes de « vandalisme, de pillage, de saccage d’une horde de vauriens ».
La toile tunisienne présente également une autre catégorie d'internautes qui, face à la situation, a préféré dédramatiser et puiser dans le sarcasme ou ce que nous qualifions en dialecte tunisien de "tanbir". Un internaute tunisien écrit sur son Facebook le 10 janvier : "Nous sommes à la dixième page de 365 pages blanches... Griffonnons!", ou encore « Un peuple à qui on a haussé les prix le matin, fait ses courses le soir », en allusion aux saccages et au pillage de certains super marchés.
Une autre catégorie tout aussi intéressante semble baigner dans une indifférence totale à ce qui l'entoure. Plusieurs internautes, appartenant à la génération Z hyper connectée, n'alimentent leurs fils d'actualité qu'en selfies et clips vidéos partagés depuis Youtube ou des séquences vidéos publiées sur le réseau de Mark Zuckerberg, et dont le contenu est apolitique.
Ceci dit, la tendance majeure, selon les analyses Google Trends, démontrent un réel intérêt aux récents développements dans le pays. Au top des recherches sur Google figurent des mots clés tels que : Loi de Finances 2018, couvre-feu Tunisie, manifestations Tunisie.
Il convient de rappeler qu'Internet, et en particulier les réseaux sociaux, ont joué un rôle clé dans la chute de l'ancien président Ben Ali. Aujourd'hui, source d'informations principales pour certains utilisateurs, même pour certains journalistes, ces réseaux sociaux, se substituent presque aux médias, dans un pays, qui en dépit des disproportions d'accès à Internet, demeure l'un des pays les plus connectés du continent africain.
En Tunisie, l’usage d’internet a atteint 79% en 2016 et l’internet mobile s’est fortement développé, selon une étude réalisée par Ericsson. Sept personnes sur 10 ont adopté l’internet mobile dans les zones urbaines de la Tunisie, selon la même source.
Un rapport d'Open Signal affirme de son côté que le taux de couverture de la 4G a atteint 59.08%, au dernier trimestre de 2017.