AA / Kinshasa / Pascal Mulegwa
Des ONG, partis politiques d’opposition et mouvements de la société civile congolais ont désapprouvé cette semaine le refus de Kinshasa de participer à la conférence des donateurs sur la crise humanitaire en République démocratique Congo (RDC), quidoit démarrer ce vendredi à Genève.
Cette conférence est organisée par l’Union européenne (UE) et l’ONU avec comme objectif de lever 1,7 milliard de dollars pour financer la réponse humanitaire nécessaire en RDC, mais Kinshasa refuse d’y prendre part.
Dans les faits, Kinshasa rejette les statistiques brandis par l’ONU sur sa détresse humanitaire et l’accuse de ternir l’image du pays en faisant fuir les éventuels investisseurs étrangers.
L’ONU et la panoplie d’ONG sont restées alarmistes. Elles estiment à 4, 5 millions le nombre de déplacés internes et plus de deux millions le nombre d’enfants en risquent de malnutrition sévère cette année.
Des chiffres rejetés par Kinshasa qui estime à environ 230 000 le nombre de déplacés sur sa juridiction, soit des chiffres 20 fois inférieurs aux estimations onusiennes.
- Tollé
"Cette attitude est irresponsable et criminelle. Elle relève d'un cynisme absolu. Ce régime sacrifie des millions de congolais pour tuer en silence, pour ne pas avoir de comptes à rendre à ceux qui veulent assister notre population", s’est emporté jeudi soir dans un communiqué l’Opposant exilé Moise Katumbi, également candidat déclaré à la présidentielle du 23 décembre 2018.
Le président Joseph Kabila qui a réuni jeudi tous les membres du gouvernement dans son domaine privé en périphérie de Kinshasa "utilise l'arme de la faim pour maintenir son peuple sous la dictature", a-t- il accusé.
Par son attitude, le gouvernement "de Kabila a démontré, pour ceux qui en doutaient encore, qu'il ne représentait pas le peuple congolais", ont affirmé le principal mouvement citoyen congolais (Lucha) et Save the Congo, mouvement militant contre impunité, insécurité, commerce illicite des minéraux et la faillite institutionnelle.
Les deux mouvements ont présenté la méga-crise congolaise marquée par la violence, "souvent provoquée ou amplifiée par l'État, par une répression politique brutale" comme une "tragédie" créée par l'homme.
Mais, ont-ils prévenu, "l’aide seule ne résoudra pas cette crise. Nous croyons que seules des élections libres, équitables et transparentes peuvent garantir la stabilité politique et mettre fin à l'interminable chaos sécuritaire et humanitaire".
Lors d’un récent entretien avec le correspondant d’Anadolu l’archevêque de Kinshasa, le cardinal Laurent Monsengwo a dénoncé une attitude "irréaliste". "On ne peut pas refuser une aide quand on a les mains vides", avait déclaré l’homme fort et influent de l’Eglise catholique en RDC, promettant de "tout faire" pour que les déplacés et personnes en besoin humanitaire bénéficient de l'aide.
Dans son communiqué daté du 10 avril, le nouveau leader du parti historique d’opposition (UDPS …Ndlr) Félix Tshisekedi a appuyé la tenue de la conférence de Genève, exhortant les donateurs potentiels à libérer "un maximum de ressources".
Il a lancé un nouvel appel "à la communauté internationale pour qu'elle accompagne d'une manière efficace le peuple congolais dans son combat pour l'alternance démocratique" lors des élections prévues.
- Un refus sans appel
La position de la RDC est difficile à défendre même pour certains cadres de la majorité présidentielle. Un haut cadre de cette mouvance s’est contenté vendredi de justifier la position de Kinshasa en une bataille "d’honneur et de souveraineté".
Déjà en bras de fer contre la puissante Eglise catholique qui maintient la pression pour son départ après des élections auxquelles il est interdit par la constitution de se présenter, Kabila a également engagé un bras de fer avec l’ONU.
Il a dernièrement accordé un ultimatum de deux ans à la mission de l’ONU dans son pays (Monusco … déployée depuis près de 20 ans en RDC) pour son retrait définitif.
"On ne peut pas organiser une conférence humanitaire sur la détresse en RDC en ignorant le gouvernement de ce pays. C'est tout à fait intolérable", a dernièrement déclaré lors d’un point de presse, le ministre congolais des Affaires étrangères Léonard She Okitundu..
Refusant de prendre part, les autorités congolaises ont promis 100 millions de dollars d'aide gouvernementale pour les besoins humanitaires, estimé à 1,7 milliards de dollars par l’ONU et les ONG.
Le patron du Haut commissaire des Nations unies aux réfugiés (HCR), Filippo Grandi était dernièrement en visite en RDC.
Il a reconnu qu'il est "très difficile" de compter les déplacés fuyant les violences dans un pays où nul ne parvient à dénombrer la population (entre 70 et 90 millions).
Ce décompte se fait par "voie d'estimation", a reconnu Grandi qui avait rencontré le président Joseph Kabila.
L’ONU avait activé en Octobre dernier le plus élevé niveau d'urgence humanitaire "L3" sur la RDC, au même titre que la Syrie et le Yémen.
D’après She Okitundu, cette décision assimile la RDC "à certains pays du monde où se déroulent des guerres de haute intensité engageant des armées de plusieurs pays avec des bombardements massifs, et un effondrement de l’État".
En visite en RDC, la ministre Britannique pour l'Afrique, Harriett Baldwin, a jugé "dommage" la non-participation de Kinshasa à Genève et regretté vendredi la position du gouvernement congolais qui a pourtant "participé à toutes les étapes
préparatoires du Plan de réponse" humanitaire.
L’ONU a capitulé sans pour autant faire changer d’avis Kinshasa. Le "L3" va être "désactivé le 20 avril", a déclaré le secrétaire général adjoint de l’ONU Marck Lowcock dans un communiqué daté du 4 avril. L’ONU a estimé que ce "niveau 3"
avait atteint ces objectifs.