AA/ Tunis/ Safwene Grira
Une démographie galopante, une jeunesse débordante, des ressources intarissables, l'Afrique a tout à son actif. Pourtant, l'émergence n'est pas au rendez-vous, du moins, pas au rythme souhaité. En cause: une atomisation du continent, un recroquevillement des Etats et une classe politique souvent en-deçà des aspirations d'une élite qui peine à se faire entendre.
Pourtant, c'est cette même Afrique qui suscite l'intérêt. Depuis quelques années, les sommets Afrique-UE, Afrique-Etats-Unis, Afrique-Chine, Afrique-Inde, Afrique-Turquie se succèdent. "L'Afrique renvoie au monde et le monde renvoie à l’Afrique, c’est ce qui explique cet intérêt mondialisé pour ce continent, ainsi que son poids géopolitique aujourd'hui", a déclaré dans un entretien avec Anadolu, l'africaniste Hichem Ben Yaïche.
Ce contexte international pourrait même s'avérer favorable au continent noir. "Il y a une multi-polarité en termes d’acteurs majeurs de la communauté internationale. On n’est plus dans un partage du monde avec un Occident dominant et le reste qui suit. On est sorti de la logique de la guerre froide, pour intégrer un autre cycle avec plusieurs acteurs et d'autres modèles qui sont expérimentés", a déclaré l'expert, interviewé dans les bureaux de l'Agence Anadolu à Tunis.
Mais l'Afrique devra surtout compter sur "ses forces endogènes". Avec ses ressources naturelles considérables, "ce continent a tous les moyens" pour poursuivre une transformation qui est en cours. "C'est un processus très long. Il y a des éléments qui indiquent cette transformation", ajoute l'analyste, directeur en chef de trois magazines français traitant de problématiques africaines.
Au nombre de ces qualités intrinsèques figure une élite qui "tente de trouver sa place dans cette Afrique nouvelle". Toutefois, Ben Yaïche relève "le décalage des pouvoirs politiques qui continuent de fonctionner sur un logiciel des années 60. C’est ce qui explique cette distorsion entre une réalité moderne de certaines élites et ce mode de fonctionnement à l’ancienne."
Alors que les prévisions indiquent, à l'orée de 2050, deux milliards d'habitants, dont 70% de jeunes, le continent noir devrait pouvoir compter sur "le dividende de la démographie", à condition d'initier une action rapide pour répondre aux "défis considérables en formation, en santé et en sécurité alimentaire". "Rater le coche", reviendra à se priver de cette ressource considérable, cette génération basculant inexorablement vers le vieillissement.
"L’Afrique doit hâter le pas parce que ce sont des cycles qui prennent du temps en termes de résultats. Si on initie aujourd'hui les chantiers, on ne peut escompter de résultats avant 10, voire 15 ans", alerte Ben Yaïche.
D'où l'urgence, car "au-delà des mots, il faut entrer dans la phase action (...) La vision commune doit sortir de la rhétorique pour être dans le concret."
A ce titre, l'analyste se montre sceptique quant à "l'afro-optimisme" dans lequel il voit davantage "un effet de mode, un "discours euphorique parfois décollé de la réalité". "Il faut rester dans l’afro-réalisme pour apprécier la situation à sa juste mesure. L’Afrique ne doit pas se payer des mots mais regarder la réalité en face. Le potentiel et les ressources sont là, mais il faut réfléchir aux méthodes à mettre en place"
Or, du Japon d'après guerre à la Corée du Sud, en passant par les autres dragons asiatiques et même l'Union européenne, "les recettes des success stories sont les mêmes".
"On forme les hommes, élément fondamental pour permettre de faire évoluer la société, [aller vers une] croissance inclusive permettant à toute la société de bénéficier d’un effet de levier, et puis, pousser vers la créativité."
Dans le contexte africain, la voie de sortie passe inexorablement par la régionalisation et la mutualisation, pour permettre, en premier lieu, de résorber l'inconvénient de l'atomisation. Formé de 54 Etats, largement hérités de l'époque coloniale, "l'Afrique doit d’abord s’unir et parler un langage commun."
"Le malheur premier de l’Afrique c’est cette segmentation infinie. Cette division pénalise le continent parce que 54 Etats, c'est ingérable !", s'alarme Hichem Ben Yaïche en prônant "une plus grande harmonisation".
"Pour atteindre un socle commun, se développer et évoluer, il faut une taille de marché suffisamment importante pour pouvoir entamer un processus d'industrialisation, indispensable à tout développement", a asséné Ben Yaïche.
Pour atteindre cet objectif, l'analyste franco-tunisien recommande "deux outils indispensables". Accélérer le processus de régionalisation, "consistant à rassembler des pays qui se ressemblent et leur permettre de se partager les moyens de l’intégration".
"L'ouverture à ce destin commun" est rendue nécessaire, notamment, par la taille des marchés qui permettront, ainsi, "d'atteindre une masse conséquente, permettant aux économies de générer une valeur ajoutée et une plus-value, avec des retombées sur les populations".
La mutualisation, ensuite, signifie "s'entraider, parce qu'il est impossible avec 54 pays de compter sur soi-même et de mener ce combat qui nécessite beaucoup d’argent et beaucoup de moyens".
"Il y a énormément d'urgences à traiter d’où l’intérêt d’une vision commune [permettant] d’entrer très rapidement dans la phase action par rapport à la régionalisation et la mutualisation. Il faut se donner les moyens", a encore justifié l'africaniste.
La mutualisation comme corollaire de la régionalisation, mais envisageable également de façon indépendante de cette dernière notion, permettra de converger vers "l'autonomisation". "L’Afrique est dans une phase critique de son destin. Pour réduire sa dépendance, elle doit entrer dans cette autonomisation (...) Elle doit pouvoir se donner les moyens pour entrer dans un autre cycle."
Même si "elle prend le bon chemin", il reste, tout de même, "un effort gigantesque de mise en cohérence avec cet objectif de l’émergence d’un continent", les inerties étant "considérables".
Les chantiers de la régionalisation et de la mutualisation reposent, en outre, sur des progrès à l'échelle nationale, selon Ben Yaïche, qui en appelle à la responsabilité de chaque Etat "d’agir sur des critères permettant de monter en gamme et en qualité", l’intégration reposant sur "un état de développement de chacune des sociétés, comme on le voit dans le modèle européen."
"Avec le 'cadenassage' des frontières et les obstacles majeurs à la circulation des biens et des personnes, les inerties et les retards accusés par les pouvoirs politiques, l’Afrique marche de façon bancale", a-t-il constaté.
Ben Yaïche regrette, à ce titre, le recours fréquent aux "visions sécuritaires", appliquées par ces pouvoirs politiques au fléau terroriste, alors qu'il faut agir sur les inerties sociales. "Ces approches ne traitent pas les causes profondes du malaise africain et ne permettent pas d'agir en profondeur. La question essentielle, c'est assécher les sources du mal africain et les problèmes qui se posent à la société."
Les différents édifices régionaux devraient, en outre, reposer sur un soubassement humain qu'il ne faudra pas négliger. "Il faut en permanence penser à ces éléments pouvant permettre le décollage économique. On ne peut pas monter en puissance, du jour au lendemain, sans s'appuyer sur les êtres humains."
En somme, l'Afrique a besoin de continuer à former son élite qui aura pour mission, notamment, de fédérer les Africains autour d'une "vision de croissance inclusive pour résorber les problèmes des inégalités, qui est le véritable problème en Afrique. Il est Impossible de se développer en laissant des pans entiers de la population sur le bord de la route."
"Il y a deux visions qui cohabitent de l‘Afrique. Un continent en train d’émerger vaille que vaille, et de trouver le chemin du développement et de la croissance, et une Afrique qui se détricote comme c'est le cas en Somalie, au Nigéria, au Mali, en Libye. Il faut s’interroger sur les ressorts profonds des dysfonctionnements de cette Afrique-là. Les dirigeants sont devant leurs responsabilités face à ce destin", a-t-il conclu
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