Esma Ben Said
22 Janvier 2016•Mise à jour: 23 Janvier 2016
AA/N’Djamena/Mahamat Ramadane
Une crise alimentaire sans équivalent depuis près d’un demi-siècle, menace aujourd’hui le centre et le nord-est du Tchad où vivent plus de 2 millions de personnes.
La situation calamiteuse est d’autant plus aggravée par un phénomène nouveau qui s’inscrit auprès des facteurs habituels (faible pluviométrie, instabilité économique etc.) à savoir l’afflux incontrôlé, ces derniers mois, d’orpailleurs à la quête de gisement d’or, alertent les autorités locales jointes par Anadolu.
Le Centre et le nord-est tchadien, plient donc, non seulement sous le poids d’un manque de provisions, mais aussi, d’une démographie incontrôlable, selon les mêmes sources.
Les populations locales qui doivent désormais partager leurs maigres récoltes parlent d’ ailleurs d’« une véritable malédiction ».
D’après un récent rapport gouvernemental publié par le programme national de la sécurité alimentaire du Tchad (PNSA), plus de 20 mille personnes émigrent, chaque mois, vers le centre et le nord-est tchadien afin d’exploiter les sites d’or.
Ils sont aujourd’hui, selon le même rapport consulté par Anadolu, près de 700 mille orpailleurs à vivre avec la population autochtone, estimée à plus de deux millions de personnes (soit 18% de la population tchadienne) et qui se trouve déjà, selon des rapports de l’ONU, en « forte insécurité alimentaire ».
Un afflux devenu un véritable casse-tête démographique et une crainte pour les habitants, d’après les autorités tchadiennes.
«Les populations de la localité du lac Fitri, située dans la région du Batha (Centre) craignent le pire et estiment que le peu de céréales dont la zone dispose sera épuisé d’ici le mois de mars en raison de l’afflux important d’orpailleurs et l’insuffisance de stocks disponibles si le gouvernement n’intervient pas urgemment pour ravitailler et subventionner les prix des mils et les produits de première nécessité dans la région», informe le préfet du département administratif du lac Fitri, Haroun Tchong-Tchong, joint par Anadolu.
Selon la même autorité locale tchadienne, «certains habitants s’activent déjà à faire la culture de contre-saison (jardin irrigué) autour du lac afin de pallier au besoin premier qu’est la nourriture ».
« Mais les espaces font défaut en raison de la superficie occupée par les orpailleurs venus de tout le pays, à la recherche de fortune », déplore-t-il.
L’année 2015 a été marquée par l’effondrement de la quantité de récoltes, plongeant ainsi la population dans davantage d’insécurité, souligne le rapport du PNSA.
Les récoltes sont en effet passées de 950 milles tonnes de céréales en 2014 à 400 mille tonnes en 2015 dans les régions de Batha, Hadjer Lamis et du Guéra, selon le même texte.
Le déficit de quantité a provoqué, aussitôt, une augmentation importante des prix.
«Les prix des denrées alimentaires de base comme le sorgho et le pénicellaire (mil très apprécié dans ces régions) sont passé du simple au double. Le prix d’un sac de mil de 100Kg se vend à environ 25 dollars aujourd’hui, contre 12 dollars l’année précédente, à la même période (janvier) dans ces mêmes régions », précise le document.
«Ce qui est sûr, c’est que, cette année, la famine va provoquer un dégât aussi bien humanitaire que sanitaire dans la région parce que nous ne maîtrisons pas la situation et que nous n’avons pas de plan d’urgent pour répondre efficacement à cette crise», alerte Haroun Tchong-Tchong.
D’après Adoudou Mahamat Haggar, sous-directeur de l'Office National de Développement Agricole, qui relève du ministère de l’Agriculture, « une cellule de crise sera mise sur pied dans un bref délai pour prendre des mesures appropriées ».
Cependant, le responsable ne fournit pas davantage de détails concernant les moyens dont dispose véritablement le gouvernement pour juguler la crise.
Pour l'économiste tchadien, Djéguedem Eloi, par ailleurs le coordinateur de coopératif d'épargne et de microcrédit (COPEC), « le gouvernement tchadien possède déjà les structures adéquates et adaptées pour gérer efficacement ce genre de crise alimentaire ».
« Mais il y'a des stratégies et des priorités à prendre en compte rapidement sans hésitation », indique-t-il.
« En premier lieu, les autorités doivent mettre sur pied une politique de sauvetage alimentaire qui sera piloté par un comité restreint depuis N'Djamena, la capitale, pour la répartition des ressources agricoles disponibles dans le pays en prenant en compte le facteur démographique et le taux de production de chaque région pour venir au secours des populations nécessiteuses . Sur ce plan, le gouvernement a de l'expérience parce qu'il a eu à faire à des cas similaires par le passé », estime-t-il.
« En deuxième lieu, préconise l’expert, le comité qui sera mis sur pied par le gouvernement, doit aider les pays à s’investir dans l'agriculture irriguée et la culture maraîchère pour les besoins immédiats de nourriture et pour alimenter rapidement les marchés des régions touchées », poursuit l'économiste tchadien interrogé par Anadolu.
Pour l’expert en économie, il est enfin nécessaire que le gouvernement s'investisse dans la production de pêche et de produits de l’élevage comme les poissons frais ou séchés, la viande, le lait... pour alimenter les marchés et permettre aux populations nécessiteuses de s'adapter au régime alimentaire alternatif.
Une solution qui pourrait à la fois répondre aux besoins des populations autochtones et des orpailleurs venus des quatre coins du pays, suggère-t-il encore.