Nacer Talel
27 Août 2020•Mise à jour: 27 Août 2020
AA / Tunis / Nacer Talel
Adossé à un mur au centre-ville d’El-Hamma, au sud de la Tunisie, entouré de camions de transport de matériaux de construction, visage et vêtements couverts de poussière, chemise pliée, Hamed est déjà prêt à accompagner les chauffeurs aux carrières pour charger du sable ou des pierres utilisées dans la construction des bâtiments.
Au passage de chaque voiture à proximité, il se lève, regard fixé sur le conducteur de la voiture qui pourrait être un client potentiel. Depuis lundi dernier, les clients se font rares, et un grand nombre de « chargeurs des camions » sont aux chômages.
Elhawamia de Beni Zid, comme ils aiment être appelés, sont convaincus que l’usine de textile implantée depuis une dizaine d’années sur la route de Matmata était à l’origine de la propagation du virus.
Il n’est pas encore déterminé comment le premier cas avait contracté l’infection, mais selon nombreuses filles travaillant dans l’usine, un client français serait venu vérifier sa marchandise avant qu’elle ne soit encartonnée pour être exportée.
D’autres disent qu’il s’agit d’un groupe de techniciens étrangers venu faire des travaux de maintenance sur les machines de confection.
Selon un cadre de l’usine qui a accepté de s’exprimer sous couvert d’anonymat, «il s’agissait d’une mission d’audit interne régulière menée par des étrangers, certes, mais qui sont basés à Monastir (centre-est). Ils n’ont pas voyagé durant les semaines dernières et leur test PCR s’est avéré négatif. Quelque 400 filles y travaillent et deux appareils de pointage sont installés à l’entrée»
Selon le maire de la ville, Najeh Nacef, la décision de fermer temporairement l’usine a été prise parce que les premiers cas ont été enregistré là-bas.
L’usine en question appartient à la société « Tunisie sous-vêtements et Maille » qui fait partie du groupe français Zannier, leader mondial de la mode enfantine, dont les responsables n'ont pu être joints au téléphone.
Zahira (pseudo), est l’une des employées de cette usine. Elle explique à l’Agence Anadolu (AA) ce qu’elle a vécu : « Deux semaines avant les fêtes de l’aïd, l’administration de l’usine nous a demandés de nettoyer nos tables parce qu’ils attendent une visite importante le lendemain».
Zahira, ainsi que d’autres filles interviewées par téléphone, confirment que deux personnes de nationalité étrangère seraient venues visiter les locaux de l’usine a deux reprises, avant et après l’Aïd et ont fait une inspection très détaillée incluant les vestiaires, les bureaux, la marchandise et même les blocs sanitaires .
En outre, la plupart des filles interviewées évoquent de mauvaises conditions de travail, sans titularisation, sur les 10 toilettes existantes, seules deux sont fonctionnelles et en mauvais état hygiénique.
La majorité des filles sont payées moins de 500 dinars par mois (180 dollars).
Pendant la première vague de l’épidémie, elles ont demandé que l’administration leur fournisse des produits de nettoyage et d’améliorer les conditions de travail, choses qui n’ont pas été faites, ce qui les a poussées à observer un sit-in de quelques heures en avril dernier.
L’administration les a ainsi autorisées à confectionner deux bavettes par employé et a mis quelques produits de nettoyage à leur disposition.
D’autres versions indiquent que le premier cas de contamination serait venu d’un monsieur qui travaille comme masseur dans un "Hammam" (bain maure). Il avait massé des clients qui étaient venus de la localité de Dkhilet Toujene a 80 km d’Elhamma, ou une dizaine de cas ont été enregistrés depuis le mois d’avril.
De son centre d’isolement, Mohamed confie à AA sa version des faits : « J’ai massé des clients qui sont venus de Dkhilet Toujene et de kebili. Quelques jours plus tard, j’ai senti une grande et brusque fatigue accompagnée de fièvre, des maux au niveau des épaules, je me suis évanoui, on m’a emmené aux urgences d’Elhamma ou ils m’ont mis de l’oxygène. Mais plus tard dans la nuit, la fièvre s’est intensifiée et je respirais très difficilement. Par la suite, j’ai été transféré à l’hôpital régional de Gabes, où je suis resté confiné pendant 4 jours. Et depuis deux semaines, je suis à Elmouradi Monastir ».
Sa famille et ses beaux-parents ont été contaminés aussi, mais pour ces derniers, Mohamed est convaincu qu’ils ont attrapé le virus dans un mariage dont une fille de l’usine y était.
Mercredi 29 juillet, Noura (pseudo), ouvrière à l’usine, dont nos investigations montrent qu’elle a été le premier cas signalé dans la ville se rappelle : « J’ai été encore à l’usine quand J’ai senti la fièvre augmenter accompagnée de vomissements. Une fois à la maison, ma famille m’a emmenée à l’hôpital d’Elhamma ou ils m’ont reçue. Mon beau-frère m’a emmenée à l’hôpital sur sa moto, ou je me suis encore évanouie, il conduisait avec sa main droite et me tenait avec sa main gauche. Ma famille a cru que j’ai été déjà morte, et ils ont commencé à hurler. Les docteurs m’ont informée qu’il s’agissait d’une appendicite et que je devais être opéré d’urgence. En faisant les analyses pré-opération, il s’est avéré que j’ai été porteuse du virus, et ils m’ont mise en isolement».
Les autorités sanitaires ont entamé des tests PCR à tout le personnel de l’usine quelques jours après la découverte du virus, et plusieurs filles de l’usine ont été testées positives. Un couvre-feu d’une semaine a été alors décrété le vendredi 21 août, puis renouvelé, ce mercredi.
Les parents de Noura, ont aussi attrapé le virus, le deuxième test du père s’est avéré négatif.
Sur les réseaux sociaux, Noura et ses collègues sont sujets à des commentaires haineux et d’intimidations, d’harcèlement et d’insultes de tout genre.
Noura et ses collègues vivent actuellement un vrai cauchemar, déchirés entre la peur de revenir travailler dans l’usine qui n’a pas été désinfectée jusqu’au moment d’écrire ces lignes et l'éventualité que l’usine ferme ces portes et délocalise sur un autre site.