AA / Tunis / Yousra Ouannes
Nombre d'observateurs considèrent qu’Ennahdha tente via son dernier communiqué diffusé d’être en phase avec les évènements qui l'ont relégué au second plan voire plus loin, en assouplissant ses positions conformément à l'évolution de la situation.
Quelque 25 jours se sont écoulés depuis l'annonce par le président tunisien, Kais Saied, de ses mesures d'exception, pour que le Mouvement Ennahdha annonce dans son dernier communiqué la mise sur pied d'un comité provisoire destiné à gérer la crise politique qui secoue le pays.
Des observateurs estiment que la réussite de ce comité sera tributaire du changement des personnalités mise en avant par le Mouvement, afin de trouver une issue pour dialoguer avec le président Kais Saïed.
Présidé par le membre du Bureau exécutif du mouvement, Mohamed Goumani, le Comité examinera des « solutions et des arrangements pour éviter le pire à la Tunisie et afin de rétablir la situation institutionnelle normale », selon ce qu'a annoncé le Mouvement dans son plus récent communiqué au sujet de la crise.
Le 25 juillet écoulé, le président Kais Saïed a décidé de limoger le Chef du gouvernement, Hicham Méchichi, de suspendre le Parlement pour une durée de 30 jours et de lever l'immunité dont bénéficiaient les députés, avant de remercier ultérieurement de hauts responsables dans l'appareil d'Etat remplacés par d'autres noms.
Plusieurs partis politiques tunisiens ont rejeté cette décision, certains la considérant même comme étant un « coup d'Etat contre la constitution », tandis que d'autres formations l'ont soutenu, estimant qu'il s'agit d'une « restauration du processus », sur fond de crises politique, économique et sanitaire à répétition.
Le Mouvement Ennahdha a considéré que les décisions du 25 juillet dernier « sont venues briser le cercle vicieux que traverse le pays depuis une certaine période afin de chercher à identifier des solutions. Toutefois, certaines de ces décisions sont allées loin, en termes de violation flagrante du texte de la Loi fondamentale ».
Ennahdha a reconnu dans son dernier communiqué « l'absence de réalisations de développement satisfaisantes du niveau des ambitions et des aspirations des Tunisiens, ce qui a généré un état de colère légitime dans les rangs de nombreuses catégories et franges de la société, en premier lieu les jeunes ».
Nombre d'observateurs considèrent qu’Ennahdha tente via son dernier communiqué diffusé d’être en phase avec les évènements qui l'ont relégué au second plan voire plus loin, en assouplissant ses positions conformément à l'évolution de la situation, alors que d’autres observateurs estiment que la réussite de ce comité sera tributaire du changement des personnalités mise en avant par le Mouvement, afin de trouver une issue pour dialoguer avec le président Saïed.
- Un comité et de nouveaux visages
Le journaliste et analyste politique, Salah Attiya, a considéré, dans ce cadre, que « le comité mis sur pied par le Mouvement Ennahdha envisage de parier sur l'insertion de nouveaux visages inconnus dans le paysage actuel et compte faire participer des jeunes ».
Il a estimé que « plusieurs parties du paysage actuel, et à leur tête Kais Saied, n'acceptent pas des personnalités bien déterminées (les dirigeants du Mouvement) qui occupaient la tête d'affiche durant l'étape précédente, et au premier rang desquels figure le chef du Mouvement, Rached Ghannouchi. Saïed refuse de discuter avec eux et de s'asseoir avec autour d'une table, ce qui a amené le Mouvement à parier sur des visages inconnus, dans l'objectif d'ouvrir les portes du Palais présidentiel afin de discuter de dialoguer avec le chef de l'Etat ou avec son entourage ».
Dans une déclaration faite à AA, Attiya a affirmé que « la formation du comité fera face à une série de difficultés au plan interne, compte tenu de la présence de plusieurs clans qui aspirent à diriger le processus de sortie de crise du Mouvement et à préparer le prochain congrès, dès lors que celui qui réussira au sein de ce comité représentera un nouveau paramètre de l'équation dudit congrès ».
« Le comité affronte des difficultés réelles avant même l'entame de ses travaux, dans la mesure où certains l'ont considéré comme mort-né, alors que j’estime qu'il est né vivant tout en disposant délibérément d'obtenir son extrait de naissance ou son extrait de décès », a-t-il poursuivi.
Il a ajouté que « le comité fait face à un dilemme, où bien la réussite pour annoncer sa naissance ou la gestion de la situation de manière inappropriée pour aboutir à son décès ».
- Prendre le train en marche :
De son côté, le président du Centre des Recherches stratégiques sur le Maghreb arabe, Adnen Mansar, a considéré que « les mesures prises par le Mouvement Ennahdha ne sont qu'une tentative pour rejoindre des événements qui l'ont dépassé durant les étapes précédentes ».
« Cette tentative, a-t-il dit, aurait pu être pertinente avant le 25 juillet, et même avant cette date, le président Saied rejetait tout dialogue avec Ennandha ».
« Ce qui était impossible avant la date du 25 juillet ne peut plus être plausible après », a-t-il encore précisé.
Selon Mansar, Ennahdha « s'emploie à s'adapter et à rejoindre les événements mais avec beaucoup de fébrilité ».
Il a, par ailleurs, estimé qu'il « s'agit d’un retrait et non pas des révisions, en témoigne le fait que le comité en question a été placé aux mains de proches du chef du Mouvement, ce qui ne dénote pas une véritable volonté d'évaluation ».
« Les révisions ne peuvent être faites en l'espace d'une semaine voire de deux semaines, dans la mesure où elles doivent être profondes et réfléchies », a-t-il ajouté.
« La direction d’Ennahdha a préféré ne pas assumer sa responsabilité à l'endroit de ses militants et montré son incapacité à assumer la responsabilité de sa politique suivie durant les dernières années. Elle en a payé le prix », a-t-il expliqué.
Il a ajouté que « la proposition ne présente aucun espoir à ce qu'elle ait un écho considérable, étant dépourvue de sérieux et ne prenant pas en compte les équilibres en présence ».
- L'interaction de la présidence est conditionnée
Quant à l'interaction du président tunisien avec le comité, Attiya a estimé que « Saied pourrait interagir avec la proposition d’Ennahdha s’il identifie une feuille de route ou une approche proche de sa position, mais si le comité va reproduire un ancien discours avec les mêmes visages qui défendent bec et ongles le Chef du Mouvement et ses options, cela entravera les travaux du comité ».
« La nomination de Mohamed Goumani à la tête du comité, en tant que personnalité qui vient de l'extérieur du Mouvement qui ne l'a rejoint que récemment après avoir fait partie des islamistes progressistes, a suscité une polémique au sein du Mouvement », a-t-il encore relevé.
Le président du Centre de recherches a indiqué que « le chef de l'Etat dispose aujourd’hui de tous les pouvoirs et n'envisage pas d'interagir à de pareilles propositions », dans une allusion faite au comité mis sur pied par Ennahdha.
- Une profonde révision : Une nécessité
Attiya a considéré que la « profonde révision impliquera des retraits et des démissions ainsi qu’une reddition de comptes, ce qui explique que certains dirigeants des Mouvement estiment toujours qu'ils ne sont pas à mesure d'assumer la responsabilité de la résultante de la situation ».
« Si le Mouvement, poursuit l'analyste, avait procédé à ces révisions, il y a de cela quelques mois, lorsque le pays faisait face à une impasse politique, cela aurait eu plus d'écho que ce qu'elle est en train de proposer face à la situation actuelle ».
« Le problème consiste à ce que plusieurs parties ont perdu toute confiance dans le discours d’Ennahdha et ses intentions », a-t-il affirmé.
Ces propositions n’auront aucun impact et ne seront en mesure de convaincre aucune partie », a-t-il estimé.
Notre interlocuteur ajoute que les « décisions sont prises à titre individuel et un facteur doit intervenir pour qu'il se rétracte. Cependant, ce facteur n'existe pas actuellement et indépendamment du fait que ce à quoi procède le chef de l'Etat est juste ou faux, il convient de reconnaître qu'il est actuellement dans une position de force, étant appuyé sur un soutien populaire indéniable ».
- A la recherche d’une nouvelle formule
Atiyya a considéré que le Mouvement Ennahdha se doit « d'identifier une nouvelle formule appropriée à l’approche du président de la République et aux thèses avancées, ainsi que celles en vigueur aux plans international et régional, s’agissant de la transition démocratique, des questions de développement et de l'économie mondiale, ce qui nécessite une approche globale pour les 30 années à venir ».