AA / Jérusalem / Hanadi Kawasmi
Quand le vieux Khodhr Aouioui (73 ans) évoque la mosquée al-Aqsa, c’est son cœur qui parle avant sa bouche, laissant paraître clairement sur les traits de son visage et de ses regards une affection sentimentale. Pendant 43 ans, Aouioui a exercé, au service de la mosquée, en tant que gardien, pompier et muezzin.
Durant cette période, il a été témoin de la majorité des événements qu’a connus la mosquée, passant par l’incendie de 1969, et non sans finir par les tentatives israéliennes d’ingérence dans ses affaires et de mainmise sur elle.
La relation d’Aouioui avec la mosquée n’apparait pas comme étant la relation d’un fonctionnaire avec son lieu de travail, mais plutôt comme un chemin choisi dans la vie, comme il se plaisait à le dire : « c’est al-Aqsa qui me retient et non la fonction ». Bien que parti à la retraite en 2011, Aouioui se considère toujours comme étant le serviteur de la mosquée jusqu’au dernier jour de sa vie, ne maquant pas d’appeler à la prière de temps à autre et d’une manière volontaire.
Au début, en 1968, c'est-à-dire une année après l’occupation israélienne de la partie et de la ville qui renferme la mosquée, Aouioui a commencé par exercer la fonction de gardien de ses cours et une de ses entrées. En ces temps, la police israélienne essayait de recruter des jeunes palestiniens à son service. Un policier lui avait proposé de changer de métier et de passer de gardien à la fonction de policier, tout en lui offrant plusieurs tentations.
Sa proposition était la suivante : « ton salaire en tant que gardien est de 18 dinars jordaniens, mais celui de policier équivaut à 60. Aouioui a refusé cette offre en disant : « tu veux que je remplace l’insigne que je porte sur mon tricot et où est inscrit ‘gardien de la mosquée sacrée’ par l’étoile de David (insigne de la police israélienne) ?... » C’est ainsi qu’Aouioui a voulu rappeler qu’il est le serviteur de la mosquée et non celui de la police d’occupation.
Parmi ses souvenirs, Aouioui se remémore les débuts de son travail en tant que gardien puis en qualité de pompier pendant 3 ans et ce, à la suite de l’incendie criminel de la mosquée en 1969 commis par le sioniste Denis Rohan.
Aouioui s’est entraîné avec ardeur pendant les sessions et les exercices de lutte contre les incendies et de sauvetage. Il racontait qu’il s’empressait, pendant ces sessions, à faire les exercices dangereux dont l’escalade des hauts bâtiments, exercices que refusaient de pratiquer pourtant des professionnels, et n’avait aucun sentiment de peur ou d’hésitation.
Mais le jour de l’incendie Aouioui était en permission et s’était rendu chez sa famille à El Khalil. Mais dès qu’il a appris la nouvelle, il s’est précipité d’arriver à al-Quds malgré les obstacles et la fermeture des routes par la police israélienne. Egrenant ses souvenirs, il disait : « Les gens marchaient à al-Quds dans un état de choc et d’angoisse. Ils marchaient comme ivres tant ils étaient choquées et abattus. Tandis que les autorités d’occupation empêchaient l’arrivée des véhicules de pompiers, les femmes, les enfants et les personnes âgées s’entraidaient pour transporter l’eau dans une tentative de circonscrire l’incendie ».
Comme il a vécu durant de longues années au service de la mosquée, il a pu assister aux événements qui se sont déroulés dans les cours de la mosquée et ses alentours. Il disait aussi « j’ai vu mourir plusieurs ». Au sujet de ces événements, Aouioui se remémore avec peine une histoire : « parmi mes souvenirs de massacres des pratiquants de la religion par les autorités d’occupation durant les années 90 du siècle passé, je me rappelle avoir vu des jeunes transporter un blessé touché à la tête mais dont le cerveau est tombé à mes pieds… » Aouioui restait témoin de la recrudescence de la force d’ingérence et d’occupation de la mosquée par les israéliens.
Il disait : «Depuis l’occupation d’al-Quds en 1967, nous voyons déambuler les groupes d’implantation et les touristes à l’intérieur de la mosquée. A l’époque, nous avions l’autorité et la force de les expulser en dehors de la mosquée, mais aujourd’hui ils entrent nombreux et sous la protection de la police ». Et Aouioui de poursuivre : « les gardiens de la mosquée sont aujourd’hui sous pression et harcelés; si un arbre est arraché, il est interdit de planter un autre à sa place.». Malgré les massacres et les violations, Aouioui est resté fidèle à sa fonction en l’exerçant pleinement et de la meilleure manière.
Aouioui nous raconte qu’une fois où il était muezzin, un des officiers de la police israélienne lui demanda, deux jours de suite, de retarder de quelques minutes l’appel à la prière en raison de l’existence, au même moment, d’une fête israélienne dans la place de bourak*. Aouioui refusa catégoriquement déclarant à l’officier : « l’horaire est sacré et je ne retarderai pas l’appel à la prière. ».
Outre le respect de l’horaire de cet appel auquel il a procédé pendant 30 ans, Aouioui était connu dans les milieux palestiniens par ses chants liturgiques et ses psalmodies avant l’appel de prière de l’aube, et qu’il tenait à diversifier selon les cérémonies nationales ou sociales. A titre d’exemple, pendant les examens, il priait pour le succès des étudiants.
Quand l’armée israélienne avait attaqué le navire turc « Marmara » en 2010 au large de la mer de Gaza, tuant 10 sympathisants turcs, Aouioui, bien avant l’appel à la prière de l’aube, a prié pour les martyrs et fustigé les agresseurs. Cela lui valut d’être interrogé par les services de renseignement israéliens qui l’accusaient de «provocation ».
Haj Aouioui a atteint en 2011 l’âge de retraite. Ses camarades et amis ont organisé une réception en son honneur afin de rendre hommage aux longues années qu’il a vécues au service de la mosquée. Mais cela ne fut pas son dernier contact avec al-Aqsa. Encore une fois, les larmes précédèrent les paroles de Aouioui quand il voulut évoquer cette relation unique et fidèle avec la mosquée. Il s’arrêta quelques minutes pour essuyer ses larmes.
Il ajouta qu’il a prié les responsables de la mosquée de lui accorder l’autorisation de pénétrer à la mosquée au moment où il veut et faire l’appel à la prière volontairement en cas d’absence du muezzin officiel. En raison de son attachement à la mosquée, il a toujours refusé, pendant le mois de Ramadan, de rentrer chez lui à l’issue de la prière du soir pour ne pas être en retard à la prière de l’aube, préférant coucher dans l’enceinte de la mosquée. Cela explique ses paroles « al-Aqsa me retient et non pas la fonction ».
Parlant de Haj Aouioui, le jeune Majd Hadmi, qui appelle souvent à la prière à al-Aqsa, déclare que le Haj est plus qu’un simple muezzin. Il ajoute qu’à l’instar de Farouk Hadhraoui, muezzin réputé à Médine ou Ali Ahmed Mela, brillant muezzin à la Mècque, Aouioui est aussi une voix particulière.
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