C'est au premier jour de sa visite de quatre jours en France, vendredi 25 septembre, que le pape Léon XIV a abordé la question. Devant Emmanuel Macron, les responsables politiques, la société civile et le corps diplomatique réunis à l'Élysée, le souverain pontife, s'exprimant en français, a affirmé que « la juste laïcité ne consiste pas à exclure la religion de l'espace public ».
Et de préciser sa pensée : il s'agit, selon lui, de faire en sorte que l'État et les institutions religieuses dialoguent et unissent leurs forces au service du bien commun. Le premier pape américain a également jugé urgent le dialogue entre des personnes de différentes appartenances culturelles et religieuses. En France, la laïcité, principe qui consacre la neutralité de l'État, fait l'objet de débats récurrents, notamment sur l'enseignement, à l'instar des établissements scolaires musulmans dans le collimateur des pouvoirs publics, comme le lycée Averroès à Lille, ou encore sur le port du voile.
Si le pape n'a nommé aucun parti, nombreux sont ceux qui ont vu dans son propos une réponse à la proposition du Rassemblement national (RN) d'interdire le voile dans l'espace public. Une lecture, d'ailleurs, largement reprise dans la presse, notamment par Public Sénat.
Cet espace public, justement, a été le théâtre le lendemain de scènes qui ont pu surprendre une partie des Français. Durant la messe célébrée par Léon XIV place de la Concorde, samedi 26 septembre, de nombreux croyants se sont confessés sur l'avenue des Champs-Élysées. Au pied des boutiques et des terrasses, certains fidèles se sont agenouillés face aux prêtres. Le geste s'inscrit dans une tradition de l'Église, qui veut que l'on se prépare à recevoir l'Eucharistie en demandant pardon pour ses fautes. L'image n'en interroge pas moins, quand on sait combien de fois les prières de rue, qui se sont tenues faute de place dans les mosquées, ont été présentées comme une atteinte à la laïcité.
Dans une certaine mesure, ce contraste a été relevé par nombre d’observateurs, n’empêchant pas pour autant les musulmans de France de se joindre à l’événement. Ainsi, dans un communiqué publié le 23 septembre, la Grande Mosquée de Paris a annoncé qu'elle consacrerait à la visite du pape le prêche de la grande prière du vendredi 25 septembre, jour de son arrivée. Elle a demandé à toutes les mosquées et à tous les imams qui lui sont affiliés d'en faire autant. Selon l'institution, ce prêche devait mettre en avant le respect des musulmans à l'égard des chrétiens et l'accueil dû au souverain pontife. Son recteur, Chems-Eddine Hafiz, a précisé avoir adressé cette demande aux imams de ses 400 lieux de prière, estimant qu'« un pape qui prie sur notre sol est un rappel que la France est une terre où la foi a droit de cité ».
Ce geste s'est prolongé lundi à Metz, où Chems-Eddine Hafiz a signé, aux côtés des représentants catholique, protestant, juif, orthodoxe et bouddhiste, une déclaration commune appelant au dialogue, à la fraternité, à la réconciliation et à la paix. Devant eux, Léon XIV a affirmé qu'« invoquer le nom de Dieu pour légitimer la violence ou l'oppression est une profanation de ce nom », avant d'ajouter que « dialoguer ne diminue pas notre identité mais l'exprime avec simplicité et vérité ».
Cet accueil n'a pas fait taire pour autant les inquiétudes du recteur. En effet, le 16 septembre, dans une tribune publiée par Le Monde, Chems-Eddine Hafiz avait répondu à la proposition du Rassemblement national (RN) d'interdire le voile dans l'espace public et de sanctionner d'une amende les femmes qui le portent. Au sujet de la loi de 1905, il y rappelait que « la neutralité qu'elle organise est celle de l'État, non celle de la société », avant de résumer : « Au fonctionnaire derrière son guichet, la neutralité ; à la femme qui marche sur un trottoir, la liberté. » Il mettait aussi en garde contre la portée d'une telle interdiction : « Aujourd'hui, le foulard. Demain, au nom de quelle logique décidera-t-on qu'une kippa, un turban, une croix ou un habit religieux n'ont plus leur place dans l'espace commun ? » Et de conclure : « Les musulmans de France ne sont pas les hôtes de la République. Ils en sont les citoyens. » À la veille de la visite, il a également dénoncé auprès de franceinfo des tentatives d'« instrumentalisation » des religions, appelant les responsables politiques à « rassembler plutôt que diviser les Français ».
C'est quelques jours plus tard que l'avertissement du recteur a pris un relief particulier. En effet, samedi, dans l'assistance de la messe de la Concorde, figuraient les dirigeants du parti qui, précisément, propose d'interdire le voile dans la rue, à proximité des prêtres qui confessaient sur les Champs-Élysées. Une scène paradoxale, qui mettait en exergue deux expressions religieuses visibles dans le même espace public, et pourtant traitées de façon bien distincte. Et c'est bien ce décalage que la phrase de Léon XIV sur la « juste laïcité » a mis en lumière.
Un constat formulé sur le plateau de C ce soir, sur France 5, le 28 septembre. Lumir Lapray, activiste rurale et autrice de S'organiser. Reprendre le pouvoir, mode d'emploi (Payot), convertie au catholicisme dans la filiation des catholiques de gauche et des prêtres ouvriers, a estimé que les confessions de rue traduisaient « un deux poids, deux mesures pour les musulmans en France, qui, je rappelle, ont été cloués au pilori pour moins que ça ». Elle a rappelé qu'« il y a quelques semaines, le sujet était l'interdiction du foulard dans la rue » et que « le Rassemblement national a fait sa rentrée politique sur ça ».
Le Rassemblement national n'était pas le seul parti représenté place de la Concorde. À sept mois de l'élection présidentielle, la messe a pris des allures de rendez-vous politique, et les prétendants à l'Élysée s'y sont pressés, du bloc central à l'extrême droite : Édouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau, Marine Le Pen ou encore Éric Zemmour. Jordan Bardella accompagnait Marine Le Pen, et tous deux étaient entourés de plusieurs députés du Rassemblement national. Une présence qui n'est pas passée inaperçue, et sur laquelle le RN a dû s'expliquer le jour même.
Ainsi, le vice-président du RN, Sébastien Chenu, invité de franceinfo, a défendu la présence des élus de son parti, estimant que « la laïcité, ce n'est pas l'interdiction d'aller assister à un culte ». Interrogé sur l'affirmation du pape, il a récusé qu'elle puisse viser son camp, partisan d'interdire le port du voile islamique dans la rue : « Nous, on combat l'islamisme, on ne combat pas une religion. »
D'autres ont livré une lecture différente de la visite, à l'instar de Gabriel Attal, qui a évoqué un très bon moment et des foules illustrant le besoin de concorde et de rassemblement des Français. Bruno Retailleau a, pour sa part, vu dans la visite du pape un rappel « que notre civilisation a des racines chrétiennes ».
À gauche, le choix a été inverse. Les principaux responsables, dont Jean-Luc Mélenchon, Marine Tondelier, Fabien Roussel et François Ruffin, ont préféré participer aux marches pour le climat. Le leader insoumis avait salué la venue du pape et exprimé son respect pour lui, avant de s'interroger avec ironie sur la présence de « mécréants » à ses côtés. Emmanuel Macron, lui, n'a pas assisté à la messe de la Concorde pour des raisons de laïcité et s'est fait représenter par son épouse, Brigitte Macron. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, était également présent. Le chef de l'État a néanmoins assisté à la messe célébrée à la cathédrale Saint-Étienne de Metz le 28 septembre, alors même qu'en 2023, sa présence à la messe du pape François au Vélodrome de Marseille avait suscité des critiques, notamment de la part de personnalités politiques de gauche.
Si cette visite a été saluée du centre à l'extrême droite, et sa messe évitée par la gauche, elle a aussi dû faire face aux critiques de tenants d'une laïcité plus stricte, pour qui la visibilité religieuse, même catholique, posait question. Ainsi, une association non confessionnelle a saisi la justice pour faire annuler la messe de la Concorde. En Moselle, des associations laïques ont contesté une subvention de 250 000 euros de la ville de Metz pour des écrans géants ; elles ont été déboutées par le tribunal administratif de Strasbourg. Invité du même débat de C ce soir que Lumir Lapray, Jean-Loup Adenor, rédacteur en chef adjoint de Charlie Hebdo, hebdomadaire satirique qui ne fait lui-même pas l'unanimité dans le paysage médiatique, a confié : « Quand je vois des confesseurs sur l'avenue des Champs-Élysées en train de confesser des gens, mon réflexe, c'est d'être inquiet », évoquant « une hystérie collective pendant trois jours ».
Durant quatre jours, la France a été témoin d'une ferveur religieuse peu commune, en pleine précampagne présidentielle où la place de la religion dans l'espace public fait déjà débat. Et personne, ou presque, n'a crié à la menace pour la République.
Dès lors, il est difficile de ne pas mettre ces images en regard de celles qui occupaient le débat public quelques semaines plus tôt. Les mêmes responsables politiques qui applaudissaient la foi catholique dans la rue défendent pourtant, pour certains, l'interdiction d'un voile sur le trottoir d'en face. La foi serait-elle une liberté lorsqu'elle s'agenouille devant un prêtre, et un problème lorsqu'elle couvre les cheveux d'une femme musulmane ? Si le pape n'a pas posé cette question directement, sa phrase lors de son discours à l'Élysée l'a, néanmoins, rendue impossible à éviter.
Lumir Lapray y voit « un moment de clarification sur ce qu'est la laïcité française ». Il appartient désormais aux candidats, tout comme à leurs soutiens, de dire si cette clarification vaut pour tous les citoyens, ou seulement pour certains.
* Cécile Durmaz, analyste et journaliste française
**Cet article n'engage que son auteur et ne reflète pas nécessairement les positions d'Anadolu (AA).
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