Esma Ben Said
12 Janvier 2018•Mise à jour: 12 Janvier 2018
AA/Tunis/Rached Cherif
Après les étendues désertiques du Sahara, les dangers de la Libye, puis la périlleuse traversée de la Méditerranée, les exilés d’Afrique ne s’imaginaient sans doute pas affronter les cols enneigés des Alpes.
Les bonnes âmes de la région, notamment dans le Briançonnais, se mobilisent pour venir en aide aux migrants pour, disent-ils, « ne pas trouver de cadavres à la fonte des neiges ».
Ils marchent seuls ou en petits groupes sur les petites routes, voire dans les sous-bois, pour éviter les patrouilles de gendarmes qui sillonnent la zone.
Sous leur pied, la neige fait mal, surtout lorsque l’on porte, comme c’est le cas pour la plupart d’entre eux, des chaussures légères ou des baskets. Eux, ce sont des Soudanais, Ivoiriens, Maliens, Guinéens et bien d’autres, qui tentent de passer en France depuis l’Italie.
Comme les contrôles se sont renforcés sur la voie habituelle, celle passant par Vintimille et Menton, sur la Côte d’Azur, ils sont de plus en plus nombreux à tenter la voie des Alpes au péril de leur vie.
L’hiver est rude en montagne ; et le col de l’Échelle, l’un des plus fréquentés par ces migrants, culmine à 1 762 mètres. Depuis Bardonèche, station de ski côté italien, la frontière n’est qu’à quatre kilomètres.
Une fois celle-ci traversée, il faut encore près de six kilomètres d’ascension avant de passer le col, fermé à la circulation en hiver. Mais, ce n’est pas encore la fin du calvaire puisque Briançon, première ville côté français, est encore à plus de 17 kilomètres.
Le tout, par des températures hivernales avoisinant les -10°C la nuit et ne dépassant que rarement 0° le jour. Sans compter les risques d’avalanche.
Malgré les dangers, ils ont été 335 en novembre et 231 en décembre à emprunter cette route, selon le collectif Tous Migrants, qui a ouvert un refuge d’accueil à Briançon, où 200 bénévoles se relaient quotidiennement.
Face à la détresse de ceux qui sont prêts à tout pour arriver en France, ce sont les habitants de la région qui se sont mobilisés depuis un an, quitte à braver la police et la gendarmerie. Il n’est pas rare que l’un d’eux recueille ces naufragés des cimes et les conduisent en voiture jusqu’au refuge.
Le devoir humain d’aider
« Il aurait continué de marcher à pied jusqu’ici, c’était probablement des orteils perdus ce soir », explique Max à nos confrères de France Télévision, au sujet d’un jeune homme arrivé gelé et affamé début janvier, comme tant d’autres avant lui. « Ils arrivent dans les montagnes où ils meurent de froid (…) On peut parler pendant des heures sur les raisons de cette migration, qui prend une ampleur phénoménale, mais là, ils nous tombent dans les bras. On n’a pas d’autre solution que de parer au problème présenté. Celui d’avoir des pieds en train de geler et de les réchauffer », ajoute ce chirurgien à la retraite.
D’autres ont eu moins de chance. S’il n’y a pas encore de décès recensé, le risque est réel. Déjà l’hiver dernier, Mamadou, malien de 27 ans, a été amputé des deux pieds à la suite de gelures après sa traversée des Alpes. En 2017, deux autres personnes ont fait une chute de 40 mètres dans un ravin en cherchant à fuir la police. L'un d'entre eux est encore hospitalisé.
Pour interpeller les autorités, six associations de professionnels de la montagne ont écrit au président de la République et au Premier ministre.
Selon eux, les opérations de surveillance de gendarmerie augmentent les risques pour les migrants, en les poussant à emprunter des chemins plus dangereux. Le 17 décembre, plus de 300 personnes ont participé à une « cordée solidaire » partie de Névache près de Briançon (Hautes-Alpes) pour rejoindre le col de l'Échelle. « Une démission de l’État, contraire à ses valeurs républicaines, à laquelle répond un formidable élan de solidarité citoyenne », a résumé le maire écologiste de Grenoble Éric Piolle.
Des politiques migratoires complices de « crime contre l’humanité »
Les autorités ne semblent pour le moment pas enclines à écouter ces appels. À la frontière avec l’Italie, les contrôles rétablis fin 2015 pour sécuriser le sommet de Paris sur le climat sont toujours là, notamment en raison de la menace terroriste. Mais, au lieu de terroristes, ce sont des migrants et des bénévoles qui sont interpelés. Plusieurs personnes racontent avoir ainsi été empêchées de déposer leur demande d’asile et d’avoir été refoulées en complète violation du droit.
Une quarantaine de bénévoles ont déjà été convoqués au titre de l’article L. 622-1 qui sanctionne le délit « d’aide à l’entrée, à la circulation ou au séjour irrégulier d’étrangers sur le territoire français ». Une militante niçoise de 74 ans sera même jugée le 14 février pour avoir aidée deux jeunes Guinéens pour leur prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Elle encourt jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et une forte amende.
En novembre dernier, ce sont deux journalistes, un Français et une Suissesse qui ont été interpellés et interrogés par les gendarmes de Briançon. La reporter du journal Le Temps a été mise en cause au titre du même délit. Dans ce que sa rédaction a qualifié d’atteinte au libre exercice du journalisme, la jeune femme a été questionnée avec insistance sur ses sources.
Calais, Paris, Briançonnais, Côte d’Azur, partout la situation témoigne du tour de vis sécuritaire et anti-migrant des autorités françaises. Ces mêmes autorités ont été condamnées symboliquement par le Tribunal permanent des peuples pour « complicité de crime contre l’humanité » début janvier à Paris, en raison de leurs politiques migratoires.