AA/Paris/ Fawzia Azzouz
C’est un procès très attendu qui s’est ouvert lundi 2 octobre devant la Cour d’assises spéciale de Paris. Abdelkader Merah, frère de Mohamed Merah, comparait pour complicité d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste, aux côtés de Fettah Malki, accusé de recel d’armes. Ils encourent respectivement, la perpétuité et vingt ans de prison.
Tout un chacun a encore à l’esprit les terribles massacres de Mohamed Merah, ce jeune franco-algérien, qui avait sauvagement assassiné trois militaires à Toulouse et Montauban (Sud), puis trois élèves et un professeur du collège Ozar Hatorah de Toulouse entre le 11 et le 19 mars 2012. Celui que l’on surnommera «le tueur au scooter» sera finalement abattu par le RAID (unité d'élite de la police française) le 22 mars à son domicile.
Abdelkader Merah, le mentor de Mohamed ?
La Cour d’assises de Paris, présidée par Frank Zientara, aura la lourde tâche, durant ce procès, de déterminer les liens qui unissaient les deux frères et le degré d’implication d’Abdelkader dans les tueries.
Alors que Mohamed Merah a longtemps été considéré comme un loup solitaire par les services de renseignement français, cette thèse a été mise à mal pendant l’enquête.
Béatrice Dubreuil, avocate de la famille d’Abel Chennouf, l’un des militaires tués, estime que « les éléments du dossier tendent à prouver que Mohamed Merah était le bras armé de son frère Abdelkader, tout autant radicalisé ».
Les deux Toulousains ont été en contact régulier avec une autre fratrie tristement connue à Toulouse : les frères Clain (qui seront à l’origine de la revendication des attentats de novembre 2015 à Paris).
De son côté, Eric Dupont-Moretti, avocat de l’accusé, avait affirmé aux médias locaux « qu’il n’y a pas d’indices pour dire que ce garçon (…) a aidé son frère » avant de reconnaître, cité par France24 que « oui, mon client apprenait l’islam radical, oui, il a participé au vol du scooter utilisé pour les tueries mais ça ne fait pas de lui un complice » .
Durant cette première semaine, il a très longuement été question de la personnalité d’Abdelkader Merah.
Il a répondu à de très nombreuses interrogations du Président et des différents avocats notamment pour aider à comprendre son parcours. Il expliquera que le divorce de ses parents « a été (s)a déchirure ».
Il aborde plus furtivement son rôle dans le remariage de sa mère avec un certain Mohamed, père de Sabri Essid, djihadiste parti rejoindre Daech en Syrie.
Lorsque la Cour fait allusion à ses relations conflictuelles avec Abdelghani, son frère, l’accusant de l’avoir poignardé pour avoir épousé une juive, il réfute totalement l’accusation d’antisémitisme.
Abdelkader était surnommé Ben Laden par ses amis à Toulouse, il raconte sa jeunesse, ses conflits, son rapport à la religion et finira par lâcher: « mon frère, je l’aimerai toujours, jusqu’à ma mort, mais bien sûr que je condamne ses actes".
Des tensions très palpables tout au long de la semaine
Le Président Frank Zientara commencera par cette phrase : «La justice a besoin de calme ». Soulignant la nécessité de juger sereinement les accusés, le Tribunal a refusé catégoriquement que le procès soit filmé. Les familles n’ont pas caché leur déception.
Me Frederic Picard, avocat d’une des familles des victimes, a notamment confié a l’AFP que « l’interêt historique était incontestable », appuyé par Mme Ibn Ziaten qui évoque la nécessité de montrer « aux jeunes que la justice existe ».
Cette dernière quittera néanmoins la salle d’audience au quatrième jour de procès pour s’épargner l’exposé glaçant de l’autopsie de son fils.
Zoulikha Merah, mère de l’accusé, a pour sa part provoqué l’agitation dans la salle d’audience en adressant un baiser à son fils. Les parties civiles présentes n’ont pas manqué de lui signifier leur hostilité alors qu’elle venait de répondre à la presse que son fils était « innocent ».
«La confrontation est difficile, les accusés sont dans le déni », lâche Me Mehana Mouhou, avocat de la famille d’Imad Ibn Ziaten.
Loïc Liber est l'une des victimes de Mohamed Merah, il est resté tétraplégique et est donc le seul à pouvoir assister à l’audience à distance.
Le ténor du barreau parisien Eric Dupont-Moretti a quant à lui fait état devant la Cour de menaces de mort envers ses enfants pour avoir accepté d'assurer la défense d’Abdelkader Merah.
Il s’est longuement exprimé, expliquant qu’il n’était « pas payé par Daesh », et « ne défendait pas une cause mais un homme ». Et pour ajouter du sensationnel dans cette affaire hors norme, un site a choisi de diffuser l’adresse personnelle de la mère de Mohamed Merah.
Les sentiments mitigés des familles
Cinq ans après les faits, ce sont pas moins de 232 parties civiles, 23 avocats et 49 témoins qui seront entendus par la Cour. Me Simon Cohen l’avocat de 160 des parties civiles estime que malgré l’ampleur et l’attente des familles, « ceux qui imaginent qu’un procès peut être pour elles une réparation se trompent ».
Latifa Ibn Ziaten, mère d’Imad, première victime de Mohamed Merah a reconnu au micro de BFMTV qu’elle avait « besoin de regarder Abdelkader Merah dans les yeux » pour qu’il comprenne « la souffrance de perdre un enfant ».
Albert Chennouf, père d’Abel a pour sa part assisté au premier jour de procès mais ne reviendra témoigner que le 25 octobre. Ce procès lui laisse un goût très amer. «C’est une mascarade pour se donner bonne conscience», a-t-il lâché.
Le père de famille est engagé dans une procédure contre l’Etat Français qu’il estime "coupable de manquements dans la surveillance de Mohamed Merah".
Ce procès qui devrait durer 24 jours, promet de ne pas être simple. Tout le défi sera de démêler le vrai du faux dans cette affaire qui a été le coup d’envoi de la tristement longue série d’attentat perpétrés sur le sol français.
Rappelons que Salah Abdeslam, seul survivant du commando des attentats de Paris est incarcéré dans des conditions drastiques et devrait être jugé dans les années qui viennent. Les évènements de cette semaine laissent présager un climat électrique pour le procès de ce dernier.