AA/Tunis/Esma Ben Said
La Méditerranée, notre «Mère» à tous, génitrice de nos civilisations, berceau des trois religions monothéistes et témoin des plus grands échanges commerciaux et transferts des savoirs de l’Histoire, a enfanté d’une nouvelle merveille.
La dernière-née porte le nom de «Solidarité». Depuis quelques mois, elle grandit, bercée par l'espérance.
Vertueuse et virtuose, la Mare Nostrum a vu dans l’Antiquité se tracer à fleur de vagues, d'importantes routes maritimes, et au fil des siècles, des «routes pour une vie meilleure» s'y ajouter. Elles appartiennent à ceux qu’on appelle aujourd'hui «migrants.»
Si les scénarios qui se trament ces dernières années ont été ponctués de fins tragiques dans les eaux de la Grande Bleue qui a englouti à plusieurs reprises femmes, hommes et enfants, il est des sursauts humains qu’il convient de saluer; car c’est aussi en Méditerranée que se jouent les plus belles scènes de l’Humanité.
Parmi les acteurs, de nombreux anonymes - souvent bénévoles, retraités, ouvriers, associations, marins de profession, ou encore millionnaires philanthropes, qui ont tous pour point commun d’avoir tendu la main aux réfugiés, et qui, aujourd’hui plus que jamais, appellent à la solidarité méditerranéenne à défaut d’un réveil international.
C’est précisément cette histoire que nous content les «Ambulances de la Mer». Des bateaux d’un genre nouveau, parés pour secourir les milliers d’ «Ulysse des temps modernes».
«Lorsque l’opération "Mare Nostrum", menée par la marine italienne depuis octobre 2013 pour secourir les migrants, a pris fin en novembre 2014, nous avons compris que nous devions vite réagir et prendre la relève. Il était scandaleux et inacceptable pour nous de voir des gens mourir sous nos yeux sans agir», explique à Anadolu Sophie Beau, co-fondatrice, avec l’allemand Klaus Vogel, de l'Association européenne de sauvetage en mer SOS Méditerranée.
«Sauver autant de vies que possible est notre devoir», clame l’humanitaire, dont l’association apolitique, inconnue il y a encore une année, est parvenue, grâce à l’unique soutien de la société civile européenne, à affréter, en février dernier, un navire de 77 mètres, l' «Aquarius».
Ce dernier, est désormais stationné jour et nuit dans le canal de Sicile «plus grande zone de détresse», à proximité de la Tunisie. En l’espace de trois opérations, c’est 571 personnes qui ont pu être sauvées grâce à la réactivité de l’équipe à bord.
Loin de s'en contenter, Sophie rêve désormais que de nombreuses «Ambulances de Mer» sillonnent très prochainement les flots. Elle compte d’ailleurs sur le soutien du pourtour méditerranéen pour atteindre cet objectif.
«Nous souhaitons véritablement collaborer notamment avec la Turquie et avec la rive Sud du bassin, l’Afrique du Nord essentiellement. Nous devons agir conjointement, car la Méditerranée, est notre mer commune», insiste-t-elle.
«Heureux qui comme les migrants», ont fait «un beau voyage», aurait pu dire le poète français Joachim Du Bellay, au sujet de quelques trois mille autres «explorateurs», sauvés, cette fois, par «Moas», (Migrant Offshore Aid Station), autre «Ambulance de Mer».
Basée à Malte, elle a été fondée par un couple d’italo-américains Regina et Christopher Catrambone, qui ont sillonné la Méditerranée pendant plus d’une année dans l’espoir de sauver les naufragés aux larges des côtes libyennes. Aujourd'hui, des bénévoles italiens, hongrois ou encore irlandais se sont joints à la lutte car, "personne ne mérite de mourir", nous dit Paula Galea, responsable au sein de Moas.
Des scènes qui se répètent sans toutefois totalement se ressembler, même pour la marine italienne, saluée par tous ses voisins, pour être en ligne de front dans "la lutte pour la vie".
Le 31 mars dernier, les autorités italiennes ont annoncé qu’il aura fallu trois jours de suite en mer à leurs gardes-côtes pour sauver près de quatre mille migrants d’Afrique du Nord et d’Afrique Subsaharienne.
Parfois, les «nouveaux héros de la Méditerranée» le sont aussi malgré eux. Sauvetage insolite en effet, que celui qui a eu lieu fin mars dernier, dans le canal de la Sicile où, au petit matin un retraité romain a reçu, un coup de téléphone par hasard d’un migrant en détresse. En alertant, à temps la police italienne, il a pu sauver quelques centaines de personnes à la dérive.
Loin de s’achever dans les eaux, le périple de nos migrants se poursuit au sol où, la chaîne volontaire est toujours aussi solide.
«Tout le monde sourit dans la même langue», diront avec un grand sourire sous leur nez rouge, «Clowns sans frontières», à leur arrivée à Diyarbakir, camp de réfugiés situé à l'extérieur de la ville Batman, dans la région sud-est de la Turquie près de la frontière syrienne, terre d’accueil de plus de 2.7 millions de réfugiés.
Sabine Choucair, est l’une de ces clowns. Cette jeune libanaise de 33 ans aurait pu être l’héroïne du cinquième chant de l’Odyssée d’Homère tant elle a pansé de blessures d'infortunés.
Avec sa propre compagnie «Clown Me In», elle a redonné vie à chaque camp qu’elle traversé en Grèce, en Turquie, en passant par le camp de Zaatari au nord-est de la Jordanie. A chaque fois, dit-elle à Anadolu, elle s’est levée, aux premières lueurs du jour, avec la même énergie, pour illuminer le quotidien des migrants Afghans, Irakiens, Syriens … qui ont fuient conflits et souffrances dans leur pays d’origine.
Comme Sabine, Nidhal, jeune menuisier tunisien, a décidé de rappeler que l’humanité n’a pas sombré avec les embarcations de fortune, à l’heure où les débats sur les migrants sèment la discorde dans les classes politiques du bassin méditerranéen.
Bénévole "de courte durée", sur la plage du village Skala Sicamineas, au nord de l’île Grecque Lesbos, il a «contribué, comme il a pu», lui aussi, durant huit jours, l’été dernier, «à redonner espoir aux réfugiés» nous relate-t-il, heureux de son voyage.
«J’ai construit des présentoirs en bois pour supporter les bacs de vêtements qu’on distribuent aux réfugiés qui arrivent, trempés et souvent en hypothermie, sur les rives de l’île», raconte celui qui a décidé de «s’engager en voyant tant d'autres faire».
«Mais les vrais héros, ce n'est pas moi, avoue-t-il, ce sont ceux qui, vivent depuis des mois aux côtés des réfugiés que ce soit ici, en Turquie, en Jordanie ou ailleurs, mettant parfois leur propre vie entre parenthèses».
«Ce sont ces médecins volontaires qui font accoucher des migrantes à peine descendues du bateau, sur la plage, ces psychologues qui, patiemment, recueillent les récits douloureux des arrivants leur promettant des jours meilleurs, ou encore ces volontaires qui, parfois, durant quinze heures d’affilée trient des tonnes de vêtements pour les milliers de migrants qui arrivent chaque jour», relate-t-il, insistant : «l’empathie existe encore».
L’année 2015, a vu affluer plus d'un demi-million de personnes qui ont traversé la Méditerranée, d’après le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR). Tandis que les politiques se chargent de résoudre «la crise au sol», dans le berceau de l’humanité, la solidarité se tisse, comme la toile de Pénélope.