AA / Beyrouth / Naim Berjaoui
Les élections législatives libanaises sont prévues dans quatre mois et contrairement aux précédents scrutins, cette échéance électorale intervient cette fois-ci dans des conditions exceptionnelles, en raison, entre autres, de la pire crise économique qui ravage le pays et l’émergence de nouvelles forces d’opposition sur la scène politique.
Cette réalité pourrait redistribuer les cartes des alliances électorales et peser sur les résultats, compte tenu, notamment, du ressentiment populaire contre les partis représentés au pouvoir, d'autant plus que les forces de l'opposition font assumer à la classe politique la responsabilité de la détérioration continue et sans précédent de la situation.
Contrairement aux précédentes élections, les protestations populaires baptisées « Soulèvement du 17 octobre » 2019, ont eu comme résultante l'apparition de nouvelles forces d'opposition, qui sont déterminées à s'engager dans les prochaines élections, tandis que les partis au pouvoir s'emploient à préserver leurs sièges et positions au Parlement.
Les protestations ont été enclenchées, à l'époque, dans la capitale Beyrouth pour rejeter l'imposition de davantage de taxes, avant de s’étendre et de se propager rapidement pour toucher la majorité des villes et localités du pays. Les contestataires ont scandé des slogans réclamant, jusqu'à aujourd'hui, la réalisation de réformes sociales et économiques, et accusant la classe politique de corruption, tout en exigeant son départ et la reddition des comptes.
Selon nombre d'observateurs, les forces de l'opposition pourraient réaliser une percée inédite dans les résultats des élections; une situation qui sera de nature à pousser certains partis au pouvoir à renouer avec leurs alliances traditionnelles afin de garantir leur maintien au Parlement.
Bien que la situation soit floue en matière de constitution d'alliances définitives, il n'en demeure pas moins que les résultats des prochaines élections seront différents de celles du scrutin de 2018, selon Rabii El-Habr, expert dans le domaine de la statistique.
Rabii El-Habr Directeur de l'Instit « Statistique Liban » (Privé) a, dans un entretien accordé à l'Agence Anadolu, relevé que « l'opposition, illustrée par les Forces du 17 octobre avec le parti des « Phalanges » et le Parti Communiste, engrangeront entre 5 et 20 sièges parlementaires sur un total de 128 ».
La montée des forces de l'opposition en plus de personnalités politiques indépendantes, n'appartenant pas aux partis traditionnels, se fera au détriment de certains partis représentés actuellement au pouvoir, notamment le Courant Patriotique Libre (CPL), dirigé par le député Gibran Bassil, par ailleurs ancien ministre des Affaires étrangères et gendre de l'actuel président de la République, Michel Aoun.
Le Parlement actuel ne compte aucun représentant des forces de l'opposition, à l'exception des députés du rassemblement « Populaire Nassérien », et ce après la démission, au mois d’août 2020, de huit députés, dont trois du parti des « Phalanges » et d'autres indépendants, après l'explosion gigantesque du port de Beyrouth.
L’explosion du port de la capitale a accentué l'état de colère et les protestations dans la plupart des régions du pays, après que 219 personnes sont décédées et quelque 7000 autres blessées, dans la déflagration qui a fait des dégâts matériels considérables dans la capitale Beyrouth.
El-Habr a, cependant, indiqué que les « prochaines élections pourraient ressusciter la dichotomie politique traditionnelle dans le pays qui était déjà en place depuis 2005, entre les forces du « 8 mars » proches de Damas et de Téhéran et les forces du « 14 mars », proches de Riyad et de Washington.
La principale alliance pourrait être constituée entre les partis du « Courant al-Moustakbel », le Parti Progressiste Socialiste et les « Forces libanaises », qui constituaient auparavant le groupe du « 14 mars », à l'exception du parti des « Phalanges » qui a adhéré aux forces de l'opposition.
Contrairement aux précédentes élections de 2018, notre interlocuteur prévoit une alliance entre le « Courant al-Moustakbel » avec le « Groupe islamique » dans quelques circonscriptions, lors du prochain scrutin.
Dans l'autre camp, soit celui du « 8 mars », l'alliance prévue sera entre le Mouvement Hezbollah, le Mouvement Amal, le Courant Patriotique Libre et le Parti syrien nationaliste social, selon la même source.
Quant à l'impact des voix de la diaspora sur les résultats des élections, El-Habr estime que « ces voix ne revêtent pas une grande importance pour créer une différence certaine, estimant que 60 mille à 70 mille personnes sur un total de 245 mille inscrits vont voter aux élections législatives libanaises
La baisse de la participation de la diaspora est motivée, selon lui, par le fait que le vote ne sera pas virtuel via un site électronique comme cela avait été le cas lors de la phase de l'inscription, mais que les votants auront à se déplacer aux sièges des ambassades et des consulats pour glisser leurs bulletins de vote dans les urnes.
De son côté, le professeur de Sciences politiques à l'Université arabe de Beyrouth, Ali Mourad, a relevé que « la nature des alliances lors des prochaines élections sera basée sur l'intérêt électoral et non pas selon des critères politiques, à l'instar de l'alliance entre le Courant Patriotique Libre et le Mouvement Hezbollah.
Quant au Courant Marada (dirigée par Sleiman Frangié), qui fait partie d'une large alliance des « Forces du 8 mars », il n'envisage pas de s'allier au Courant Patriotique Libre, selon l’académicien qui a accordé une entrevue à l'Agence Anadolu.
D'autre part, la relation entre le Parti Progressiste Socialiste, le Courant al-Moustakbel et les Forces libanaises n'est pas encore tranchée et il n'est pas clair ni évident si ces formations envisagent de s'allier ou pas, selon Ali Mourad.
Quant aux Forces du 17 octobre, elles font face à une série de défis, notamment, « la présentation d'un projet clair et alternatif, leur capacité à unifier les manifestes électoraux de leurs candidats, face aux projets et programmes des partis au pouvoir, de même que les prévisions d'une faible participation au vote serviraient davantage les intérêts de ces formations ».
En 2018, le taux de participation aux élections législatives a atteint les 49,7% et des observateurs prévoient une baisse de ce taux aux élections de 2022, compte tenu des difficultés économiques et sociales auxquelles est confrontée la population, en particulier, s’agissant de la hausse des coûts de transport.
Ali Mourad relève que « le principal défi consiste à convaincre le public du 17 octobre, qui n'appartient pas aux partis traditionnels, de voter, compte tenu du ressentiment qu'exprime ce public contre la situation économique et les conditions de vie déplorables, ce qui, théoriquement, pourrait servir les formations de l'opposition ».
Quant à la probabilité d'une alliance entre les Forces du 17 octobre avec certains partis traditionnels, tels que le Parti communiste ou les « Phalanges », Mourad souligne, à ce propos, que « cela pourrait avoir un impact négatif sur le taux du vote en faveur des nouvelles forces, ce qui représente en soi un défi pour elles ».
Notre interlocuteur estime que les partis au pouvoir visent, à travers cette échéance électorale, la récupération de leur légitimité politique, intérieure et extérieure, et qu’à l'opposé, les formations de l'opposition s'emploient à sanctionner les partis au pouvoir, compte tenu de leur rendement et du palier inédit d'effondrement atteint par le pays.
Depuis plus de deux ans, le Liban souffre de la pire crise économique de son histoire, qui a été considérée par la Banque mondiale comme étant l'une des « trois pires crises économiques au monde actuellement », provoquant un effondrement financier et une hausse vertigineuse des taux de criminalité, du chômage et de pauvreté.
*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou
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