Esma Ben Said
24 Janvier 2018•Mise à jour: 24 Janvier 2018
AA/Rio de Janeiro/Kakie Roubaud
Le futur du Brésil de ces quatre prochaines années sera en principe scellé ce mercredi. On saura en effet, dans la soirée, si l’ex-président de gauche Luis Inacio Lula da Silva peut participer aux Elections Présidentielles de 2018. Ou pas !
Les présidentielles brésiliennes sont prévues pour octobre prochain. Or, de tous les candidats de ce pays de 210 millions d’habitants, l’ex-métallurgiste qui a fait prendre l’ascenseur social à 40 millions de Brésiliens est celui qui a le plus de chances de l’emporter. En novembre 2017, à 10 mois des élections, il était déjà crédité de 36 % des intentions de vote.
Mais en juillet dernier, celui que les Brésiliens appellent affectueusement Lula a également été condamné par un juge de Curitiba, à 9 ans et demi de prison pour crime de corruption passive et blanchiment d’argent. Ses avocats ont fait appel et il est jugé mercredi en 2e instance régionale, cette fois dans la ville de Porto Alegre.
Du fait de la popularité de Lula - mais aussi de son impopularité dans un Brésil extrêmement tendu et polarisé- le maire de Porto Alegre craint des débordements. Il avait même demandé des renforts militaires à Brasilia qui lui ont été refusés. Afin d’éviter une éventuelle confrontation, il a, du coup, fermé l’accès du Tribunal aux partisans de Lula sur 1 km et sur 6 km pour ses détracteurs.
Le crime reproché à Lula, c’est un triplex, un appartement de trois étages situé dans la station balnéaire de Guaruja, la Grande Motte brésilienne, au sud de Sao Paulo. Selon le Parquet, Lula l’aurait reçu de l’entreprise de BTP - OAS en échange de faveurs sur des marchés publics liés à la multinationale des pétroles Petrobras, elle-même au coeur d’un gigantesque scandale.
C’est d’ailleurs en vertu du lien, entre ce supposé pot de vin et la multinationale des pétroles, que la Cour Suprême a autorisé le juge Moro, qui siège dans la ville de Curitiba et dirige la célèbre Opération Lava-Jato, à accuser et condamner en 1ere instance un ancien Président de la République, alors qu’il n’est lui-même que le juge d’un simple tribunal régional.
Quoiqu’il en soit, celui qui a été Président du Brésil entre 2002 et 2010 nie farouchement être le propriétaire de ce triplex et même d’en avoir bénéficié à un quelconque moment. Il confirme juste l’avoir visité pendant 2 heures et avoir envisagé de l’acheter. Ses avocats eux, s’étonnent qu’aucune preuve formelle versée aux 218 pages du dossier ne permette d’affirmer que Lula est coupable.
Pas d’écritures bancaires, pas de transferts d’argent illicites, pas de titre de propriété, pas de compte off-shore, pas de trace d’enrichissement personnel et mieux: aucune preuve de passe-droit pour favoriser l’entreprise OAS. Rien. Le triplex de Guaruja apparaît en revanche au crédit de l’entreprise du BTP dans une de ses opérations financières et le juge Moro l’a lui-même confisqué… pour rembourser des détournements d’argent opérés par OAS !
Si c’est un cadeau sans facture c’est aussi une inculpation sans preuve fondée sur l’intime conviction. Le quotidien Folha de Sao Paulo, principal journal de référence du pays, pourtant peu porté sur la gauche, remarque que «pour masquer l’absence de preuves, le ministère public comble les lacunes par de la rhétorique».
Toute l’accusation repose en fait sur des suppositions et sur la délation d’un seul détenu Leo Pinheiro, ex patron d’OAS condamné à 23 ans de prison dans une autre affaire. Comme 72 autres témoins du procès, il avait à l’origine, déclaré l’innocence de l’ex-président Lula. Mais il est revenu dessus, reconnaissant au passage qu’il cherchait à négocier sa sortie.
Par ailleurs, il existe actuellement dans le système judiciaire brésilien, une ligne selon laquelle on peut évaluer à partir de probabilités si Lula, par exemple, est le chef d’une organisation criminelle ou non. Or l’un des trois juges amenés à confirmer ou infirmer la sentence du juge Moro appartient à cette ligne dure.
Aujourd’hui, les trois juges de Porto Alegre peuvent, en seconde instance, confirmer la sentence, augmenter éventuellement la peine, comme le demande le Procureur de la République ou même la diminuer. Ils peuvent enfin absoudre complètement l’ancien Président ce qui est toutefois peu probable.
Sous le slogan «Sans Lula, ces Elections sont une Fraude», la gauche brésilienne réunie sous une même bannière a en tous cas décidé de faire front, moins parce qu’elle entend voter pour lui que parce qu’elle estime la démocratie menacée par un procès éminemment politique, un an et demi après la destitution déjà polémique de la Présidente de gauche Dilma Rousseff.
Si ce soir la culpabilité de Lula est confirmée à l’unanimité, alors l’ex-Président sera inéligible pour 8 ans, du fait de la loi dite Ficha Limpa (RAS dans le dossier) qu’ironie du sort, Lula lui-même avait fait voter. Mais si un seul des trois juges de Seconde Instance l’absout, alors il pourra tenter un recours auprès du Tribunal Supérieur de Justice et du Tribunal Electoral.
Aujourd’hui à Davos, lors du 48ème Forum Economique Mondial, l’actuel président du Brésil, l’ultra-conservateur Michel Temer, détenteur d’une confiance populaire proche du zéro absolu, va essayer, selon les observateurs, de minimiser ce qui se passe à Porto Alegre.
Il vantera les mérites d’une démocratie qui «fonctionne bien» pour rassurer les investisseurs internationaux. Mais tous les yeux seront rivés sur Lula, le petit homme barbu de 71 ans qui a quitté le pouvoir avec une popularité de 80% et qui, comme un vieux fauve, 8 ans plus tard, se lance à nouveau dans l’arène.