Bilal Müftüoğlu
16 Février 2016•Mise à jour: 17 Février 2016
AA - Paris - Bilal Muftuoglu
La Russie utilise les migrants comme une arme dans la guerre civile en Syrie, en vue d'accentuer la crise des réfugiés en Europe et les divergences au sein des Etats membres de l'Union européenne (UE), estiment les pays occidentaux et les experts européens.
Les pays occidentaux, le Royaume-Uni et les Etats-Unis en particulier, accusent Moscou de cibler délibérément les civils en Syrie et de détruire l'opposition modérée dans le pays pour renforcer la position du chef d'Etat syrien Bachar al-Assad à la table des négociations.
La Russie chercherait ainsi à augmenter le nombre de réfugiés en Turquie, et en Europe par la suite, pour "paralyser" l'UE qui impose des sanctions à son encontre pour avoir violé l'intégrité territoriale de l'Ukraine.
"M. Poutine n'est pas intéressé par un partenariat avec nous. Il veut renforcer le régime d'Assad, refaire de la Russie une puissance majeure au Moyen-Orient (...) Il veut exacerber la crise des migrants pour diviser l'alliance transatlantique et miner le projet européen", avait estimé le sénateur John McCain, lors de la dernière Conférence de Munich sur la sécurité.
Le Royaume-Uni estime aussi que le chef d'Etat russe Vladimir Poutine est le seul responsable de la poursuite de la guerre civile en Syrie, en l'appelant à ne pas viser l'opposition modérée dans le pays. Le Secrétaire d'Etat britannique aux Affaires étrangères avait même affirmé dimanche dernier que Poutine était la "seule personne sur la planète qui peut mettre fin à la guerre civile en Syrie, en faisant un seul appel téléphonique".
Le gouvernement britannique avait aussi publié une carte la semaine dernière pour montrer les positions bombardées par la Russie en Syrie alors que les pourparlers de paix se poursuivaient à Genève. L'envoyé spécial du Royaume-Uni pour la Syrie Gareth Bayley avait souligné pour sa part que la Russie tue les civils et non seulement les membres de l'opposition syrienne dans l'objectif de renforcer al-Assad.
La France et l'Allemagne affichent aussi leur opposition à la poursuite des frappes russes en Syrie, craignant que la Russie ne sabote la transition politique dans le pays. Le Premier ministre français Manuel Valls avait sommé les Russes lors de la Conférence de Munich à cesser les bombardements en Syrie alors que l'ancien ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius avait accusé la Russie de "complicité" avec le régime syrien dans sa "brutalité effrayante" envers les civils.
- "La Russie tire profit du ravage qu'a entraîné la crise des réfugiés en Europe"
Les experts européens qui ont commenté la stratégie russe en Syrie estiment, à l'instar de McCain que Poutine cherche à exploiter la crise des réfugiés après avoir observé qu'elle paralyse les Etats membres de l'UE.
La Russie n'envisageait pas d'accentuer la crise des réfugiés dès le départ mais a changé de "tactique" après que cette crise commence à paralyser l'UE, a estimé Steven Blockmans, Directeur des politiques européennes du centre de recherche Center for European Policy Studies (CEPS) dans un commentaire à Anadolu.
"L'idée a progressivement mûri dans la tête des Russes aussitôt qu'ils ont constaté le ravage qu'a entraîné la crise des réfugiés en Europe, et ils cherchent depuis à en tirer profit", a-t-il encore souligné.
La Russie cherche en particulier à contrer la chancelière allemande Angela Merkel, qui se trouve de plus en plus isolée dans sa position sur la politique des réfugiés, a aussi soutenu Blockmans, ajoutant que l'exclusion éventuelle de Merkel des débats "augmenterait même le schisme entre les Etats membres".
Le schisme au sein de l'UE permettrait aussi de revoir les sanctions imposées à l'encontre de la Russie suite à sa violation de l'intégrité territoriale de l'Ukraine, d'après le chercheur.
- Le "programme caché" de la Russie en Syrie
L'intervention russe en Syrie a non seulement l'objectif de protéger le régime d'Al-Assad mais aussi de faire oublier l'occupation russe en Ukraine, a soutenu Hannes Swoboda, président de l'Alliance progressiste des socialistes au Parlement européen.
Les attaques russes en Syrie obligent aussi les dirigeants occidentaux désireux de la paix et de la stabilité en Europe à renouer les liens avec Poutine, selon le député européen.
"Je crains que la Russie ne détienne un programme caché pour causer davantage de problèmes pour l'UE", a regretté Swoboda, évoquant le risque de l'implosion de l'UE en cas de la poursuite de la crise des réfugiés.
- "La divergence au sein de l'UE est au goût des Russes"
D'après certains experts, l'intervention russe en Syrie ne cherche pas en soi à aggraver la crise des réfugiés mais plutôt la divergence au sein des Etats membres de l'UE.
"Le vrai problème réside dans le fait que la Russie mène une guerre machiavélique en Syrie et se soucie peu des conséquences humanitaires de son intervention", a indiqué Michael Stephens, chercheur au Royal United Services Institute for Defence and Security Studies (RUSI).
"La divergence chez les Européens, c'est-à-dire un nouveau schisme à l'encontre du projet européen peut être au goût des Russes. Pourtant, il est difficile de dire que les bombardements russes visent spécifiquement cette division au sein de l'UE", a noté de son côté Kristian Brakel, spécialiste du Moyen-Orient à Institut allemand de politique étrangère (DGAP).