AA/Tunis/Slah Grichi
Nous poursuivons la publication de notre série d'interviews consacrées à la situation en Tunisie et à l'apport des hautes instances indépendantes dans le paysage socio-politique. Notre invitée, aujourd'hui, est Sihem Ben Sedrine, présidente de l'IVD (Instance de la vérité et de la dignité) qui a officiellement terminé la mission pour laquelle elle a été créée le 31 décembre 2018.
- L'idée de l'IVD est née dans un contexte houleux et a suscité un grand débat, voire une polémique, avant même sa gestation...
Je dirais qu'elle a vu le jour tardivement. En fait, dès le lendemain du 14 janvier, l'une des demandes de la révolution qui voulait un changement et même une rupture avec l'ancien régime, se rapportait au legs du passé, en matière de violations des droits -dont ceux de l'Homme- et à la façon de l'appréhender. Trois options s'étaient dégagées. Certains voulaient "al qasass" (châtiment par la vengeance des coupables d'hier) qui aurait répondu à la violence par la violence; d'autres préféraient "une préservation de la révolution" par l'exclusion du paysage politique de tous ceux qui ont collaboré avec l'ancien pouvoir; alors que la troisième option à laquelle de larges courants politiques et de la Société civile étaient favorables, consistait en une gestion pacifique de ce legs. C'est ce choix qui allait prendre le dessus fin 2012, au terme de longs tiraillements.
L'IVD passera par d'autres tergiversations sur sa composition, sa mission etc, avant de voir enfin le jour fin 2013, par la loi organique 53 2013, inscrite dans l'article 158 de la Constitution.
- Il est justement répandu que Sihem Ben Sedrine, au parcours marxiste et de militante dans les droits de l'Homme, n'aurait pu en faire partie et, surtout, la présider, sans l'appui d'Ennahdha, particulièrement de Rached Ghannouchi dont vous seriez rapprochée.
Je me réjouis que vous ayez soulevé ce sujet puisqu'il me donne l'occasion de clarifier et de rappeler certains points. Je connais cette rumeur qui a plu à ceux qui s'opposent à l'IVD et qui veulent la dénigrer, notamment la gauche qui a, d'ailleurs, boycotté la justice transitionnelle. Je ne vais pas m'étendre, ici, sur ses raisons, mais nous reviendrons peut être un jour, sur la gauche tunisienne et sur son parcours. Pour ce qui est de Ghannouchi que je n'ai vu que deux ou trois fois, dans son bureau (jamais chez lui, comme on le prétend), avec des membres de l'Instance et dans le cadre de notre mission, comment expliquez-vous qu'il ait récemment, aussi vertement critiqué l'IVD, s'il me soutenait...?
- Nous allons y arriver. Continuez...
Souvenez-vous que la composition de l'IVD a été élue par les membres de l'Assemblée constituante où Ennahdha détenait moins du quart des sièges. Elle ne pouvait donc décider seule, d'autant qu'elle et la Troïka étaient sur le départ du pouvoir, à l'époque. Beaucoup de députés de différents courants et parmi ceux qui comptaient rallier le Nidaa de Béji Caïed Essebsi, ont voté pour moi. Et puis en quoi mon parcours d'ancienne marxiste qui s'est engagée exclusivement, dès l'âge de 25 ans, dans la défense des libertés et des droits de l'Homme et dont le militantisme l'a menée dans les prisons de Bourguiba et de Ben Ali, m'aurait-il empêché d'enlever le vote pour faire partie de cette Instance? Quant à mon élection par mes pairs, membres du bureau, à sa présidence, je la dois pour beaucoup au désistement de Khemaïes Chammari dont les voix alliées me sont revenues et se sont ajoutées aux miennes.
- Nous vous rappelons votre soutien déclaré à la Troïka (Ennahdha - "CPR" de Marzouki, alors président de la République et "Ettakattol" de Ben Jaâfar, président de la Constituante). Ceci peut expliquer cela...
Oui, j'ai soutenu la Troïka issue du premier scrutin démocratique où le peuple s'est librement exprimé. C'était mon rêve de 40 ans qui se réalisait. Et puis Moncef Marzouki, Mohamed Abbou, khélil Ezzaouia, Abderraouf Ayadi...étaient des amis et des compagnons de route qui ont combattu la dictature et dont je revendique l'amitié. J'étais contente que ces porteurs de changement gouvernent, avec des contre-pouvoirs derrière eux. Mais lorsqu'ils ont commencé à se défaire de leurs engagements et à décevoir les attentes du peuple, je l'ai publiquement et franchement fait savoir. Je les ai soutenus tout en demeurant critique. Cela n'a pas dû leur plaire, du moins pas à tous. Donc me dire que ça a joué en ma faveur. Je me permets le doute...
- Dans une récente interview, Ghannouchi n'a pas été tendre envers "l'Instance de Ben Sedrine", comme il a dit. Il vous reproche, entre autres, d'avoir traîné beaucoup de gens dans des tribunaux, sans avoir réalisé la réconciliation nationale...
Le bureau de l'IVD lui a répondu, en lui rappelant un extrait de la communication envoyée au gouvernement tunisien, fin avril 2018, par Pablo Grieff, le rapporteur spécial onusien où il dit : "La réconciliation n'est pas un objet pouvant être accordé par l'Etat, mais le résultat d'un processus social qui résulterait de la mise en oeuvre de mesures en faveur de la promotion de la vérité, de la justice de la réparation et de la garantie de non-répétition". Il ajoute également que les mesures de la justice transitionnelle peuvent renforcer la confiance dans les institutions étatiques et créer un capital social positif et ce, en réaffirmant l'engagement normatif qui a été ébranlé par les violations des droits de l'Homme et les exactions commises, dans le passé.
Vous savez, notre mission dans les régions, puisque nous n'avons pas travaillé sur les individus, nous a révélé une grande fracture qui divise le pays en Est et Ouest. Elle remonte jusqu'à la colonisation qui a spolié les gens de leurs terres, surtout le long de l'Ouest, les soldats les ont persécutés et ils se sont retrouvés sans rien. Le sentiment d'injustice, de frustration, voire de haine, se transmettant à travers les générations et des décennies d'indépendance n'ayant pas apporté dans ces régions, il ne faut pas chercher loin pourquoi les faiseurs du terrorisme y trouvent terre fertile, main d'oeuvre et chair à canons prédisposées.
La réparation, morale et matérielle, est la reconnaissance de État qu'injustices il y a eu. Elle met du baume sur les blessures, apaise le ressentiment et réconcilie individus et régions avec leur pays. C'est la mission de l'IVD et c'est ce que nous avons voulu faire.
- Mandela a opté pour une autre réconciliation. Il a appelé au pardon, malgré les atrocités de l'Apartheid
Et vous appelez cela réconciliation? Pour moi c'est la gomme historique. Mandela n'a pas voulu qu'on lise des pages, mais qu'on les gomme. Heureusement, nous n'avons pas fait comme lui.
- Béji Caïed Essebsi était lui aussi opposé à la justice transitionnelle...
Et il ne l'a jamais caché, bien qu'i se soit déclaré pour en 2011. Il faut dire qu'elle constituait une meilleure alternative que "le châtiment" ou "l'exclusion", les deux autres options proposées à l'époque.
Par mes convictions de militante des droits et des libertés, Béji Caïed Essebsi était un adversaire politique qui ne croyait pas à la dispersion de l'Etat et qui était contre des contre-pouvoirs forts, donc contre des Instances indépendantes. Conséquent avec lui-même, il a pris des initiatives législatives pour nous affaiblir, il a essayé de décrédibiliser l'IVD, il a même déclaré vouloir la dissoudre, mais jamais en enfreignant la loi. En vrai homme d'Etat, il a toujours été respectueux des institutions et c'est, d'ailleurs, lui et pas Marzouki qui nous a permis d'accéder aux archives de la présidence de la République.
- Beaucoup de Tunisiens ont été offusqué que l'IVD intente le procès de Habib Bourguiba, dénigre son apport et "souille" sa mémoire. N'y avait-il pas un peu de vengeance de votre part envers celui qui vous a mise en prison?
D'abord, c'est lui qui m'a sortie de prison et qui m'a amnistiée, après que j'ai été condamnée pour constitution d'une organisation interdite. Secundo, je reconnais tout ce qu'il a fait pour la Tunisie (démocratisation de l'enseignement, Code du statut personnel...) et je suis même fière que la Tunisie, grâce à lui et à son courage, ait précédé la France dans le droit à l'avortement et à son droit à disposer de son corps. Tout cela est personnel. Le rôle de l'ID était d'examiner les plaintes qu'on lui soumettait. Elle les examine, vérifie la véracité des faits et statue de la suite à leur donner. Figurez-vous que nous avons reçu plus de 1000 plaintes relatives à des violations de tout genre (torture, abus de pouvoir, assassinats...) s'étendant de 1955 à 1987. Archives, témoignages et discours se recoupaient et concordaient. On n'avait pas le droit d'éconduire les plaignants et on aurait, en plus, failli à notre mission.
Et aussi étonnant que cela puisse paraître, nous n'avons reçu aucune plainte relative à la sinistre période du collectivisme et on sait pourtant ce qui s'y est passé. C'est pourquoi il n'y a eu aucune affaire Ben Salah.
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