AA/ Tunis/ Safwene Grira
L'aspiration de l'opposition burkinabè à diriger la transition et les pressions internationales menaçant de sanctions, le cas échéant, auront certes favorisé la genèse d'un organe consensuel, la transition politique au pays des hommes intègres ne se fera pas, toutefois, sans l'armée, dont l'ombre planera toujours sur le processus.
Cette issue s'annoncerait ainsi comme la solution permettant de contourner la menace de sanctions, indirectement brandie, dimanche, par l'émissaire onusien Mohamed Ibn Chambas. L'armée Burkinabè se serait ainsi prémunie contre un sort semblable à celui de Madagascar, de la Guinée Bissau ou de l'Egypte, suspendus, un moment, de l'Union Africaine à l'issue de changements de gouvernance répondant à la définition technique de coup d'Etat.
"Passée cette période de transition, les militaires devraient aussitôt rejoindre les casernes." prévoit Ousmane Beye, professeur de sciences politiques à l'université de Dakar, qui regrette, toutefois, dans une déclaration à Anadolu, que le paysage politique n'ait laissé que cette perspective, dont les principaux facteurs explicatifs se présentent comme suit:
#1 Une opposition émiettée et destructurée:
Quoiqu'elle n'ait pas été complètement laminée durant 27 ans de pouvoir de Blaise Compaoré, l'opposition burkinabè se présente à l'état émietté. Si l'Union pour le progrès et le changement (UPC), dirigée par un ancien fonctionnaire international, en constitue la principale composante, d'autres formations pullulent, dont la principale, est la mouvance sankariste, du nom de l'ancien chef de l'Etat, tué lors du coup d'Etat de Blaise Compaoré, en octobre 1987.
Une autre formation, issue d'une dissension au sein du CDP (Congrès pour la Démocratie et le Progrès- désormais ancien-parti au pouvoir) est venue, il y a moins d'un an, fortifier les rangs de l'opposition. Toutefois, elle est discréditée en raison de la simultanéité de la déchéance partisane ou fonctionnelle de certains de ses membres et leur ralliement à l'opposition.
De l'émiettement de l'opposition témoigne celui de la mouvance sankariste elle-même, qui n'a pas réussi à s'unir sous le règne de Compaoré, pourtant "régicide". En témoigne également l'incapacité à s'entendre sur un candidat pour diriger une phase transitionnelle pour une période ne devant excéder un an.
#2 La transition civile n'est pas une revendication populaire, mais politique.
Le peuple qui a failli à désigner un héraut de ce qui aura été décrit comme "la prouesse d'avoir chasser Blaise Compaoré du pouvoir", autre que lui-même, n'a pas estimé devoir trancher entre les différentes, et contradictoires, prétentions des opposants.
Si des figures de proue de celle-ci, à l'instar de Zéphirin Diabré, Stanislas Sankara (chef d'un parti sankariste) et Roch Kaboré, fondateur du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP-dissident du CDP), ont marqué leur présence lors du soulèvement, aucune d'entre elles n'a pu prétendre, de par une légitimité exceptionnelle, à la direction de la phase de transition.
Depuis la fuite, vendredi, de l'ancien président, la mobilisation populaire a, au contraire, perdu de son intensité. Si le refus du "coup d'Etat constitutionnel" envisagé par Compaoré, et même le départ de celui-ci, constituaient bien une revendication populaire, la gestion de la transition par des civils ne s'est avérée être, toutefois, qu'une revendication purement politique.
#3 Le chaos risque de guetter la transition
A l'orée de cette transition, les Burkinabè garderont en mémoire un décalage entre deux modèles de décision.
Celui de l'armée burkinabè qui avait tranché, par une simple décision, les prétentions concurrentes sur le poste de chef de la transition, du Chef d'Etat Major, le général Nabéré Honoré Traoré et du lieutenant-colonel, Yacouba Isaac Zida, en faveur de celui-ci.
Celui de l'opposition, en deuxième lieu, dont les tractations infinies ont conduit à l'impossibilité à s'entendre sur un candidat unique.
Si l'élan qui a inspiré les Burkinabè a puisé sa source dans le "Printemps Arabe", la situation de chaos régnant en Libye et en Syrie n'aurait pas manqué d'alerter les Burkinabè. Une formule où l'opposition dirigera la transition, sous la houlette de l'armée, gardienne du processus transitionnel, ne serait pas pour déplaire.
Quoique rompu depuis plus d'un demi siècle à une gouvernance militaire, souvent installée à la faveur de coups d'Etat, devenus quasiment le mode de transition politique par défaut, le Burkina Faso ne verra pas les militaires renoncer définitivement au pouvoir transitionnel.
Celle-ci pourrait, en revanche, prendre exemple sur le modèle nigérien ou malien, où l'armée s'est bornée à remettre le pouvoir aux mains de civils, démocratiquement élu (le Nigérien Mahamadou Issoufou,en avril 2011) ou intérimaire constitutionnel (le Malien Dioncounda Traoré en avril 2012).
En attendant, un consensus devrait émerger au sein de l'opposition quant à la conduite de cette période transitionnelle, un consensus dont tout indique qu'il sera vraisemblablement "suggéré" par l'armée, et dont les prochains jours dessineront les contours.