AA / Tunisie / Adel al-Thabti
Les observateurs tunisiens sont unanimes. La situation économique du pays pourrait amener de nombreux groupes, notamment les classes moyennes et des pauvres, à protester contre les prix élevés et la dégradation du pouvoir d'achat
Malgré les tentatives d’exploitation politique de ces mouvements, les experts, bien qu’ils n’écartent pas l’inattendu, estiment que cette protestation n'est pas susceptible de déraper.
- Les syndicats haussent le ton
Depuis le printemps dernier, l'Union générale tunisienne du travail (Ugtt), le syndicat le plus représentatif des salariés du public et du privé, a haussé le ton contre un gouvernement accablé tant par un déficit budgétaire chronique que par les conditions qui lui sont imposées par les institutions financières internationales.
Le 22 novembre, les salariés de la fonction publique ont en effet observé une grève générale à l’appel de l’Ugtt pour réclamer une augmentation des salaires.
Deux jours après la grève, le syndicat a publié une résolution appelant à une deuxième grève générale le 17 janvier, si le gouvernement ne répondait pas à ses demandes.
"Je conseille au gouvernement de prendre l'initiative dans les prochaines heures et de conclure l'accord sur la fonction publique", a déclaré Noureddine Tabboubi, secrétaire général de l'Ugtt, mercredi.
"L'accord garantirait la stabilité sociale", a-t-il estimé, évoquant "des risques réels d'explosion d’une situation sociale qui n’est guère soutenable". Pour Taboubi, ce risque est d’autant plus palpable qu’il "ne garantit pas la même ambiance pacifique de la grève du 22 novembre, lors de la grève annoncée pour le 17 janvier".
"Ce qui s'est passé en France (en référence aux manifestations des gilets jaunes) et en Tunisie confirme que personne ne peut contrôler la situation, en particulier à la lumière des conflits politiques, de la nouvelle loi des finances et des échanges d'accusations ", a-t-il avisé.
Et c’est d’ailleurs dans ce sillage que les enseignants des collèges et des lycées sont descendus mercredi dernier par milliers dans les rues de la capitale et d’autres villes du pays pour réclamer une vraie réforme de l’éducation nationale et de meilleures conditions de travail.
- Gilets rouges
Annoncée plus tôt ce mois-ci, la campagne des gilets rouges tunisiens a rendu public, vendredi dernier, son plan d’action pour les semaines à venir. Au programme, des actions que les organisateurs souhaitent pacifiques, pour protester contre le délitement de la situation économique, sociale et politique du pays.
Riad Jrad, l'un des fondateurs de la campagne, a expliqué lors d'une conférence de presse à Tunis que la campagne des gilets rouges s’inspirait de celle des gilets jaunes en France.
"La campagne soulève principalement des revendications économiques et sociales. Elle se présente comme un porte-voix des marginaux et des pauvres, et elle est totalement indépendante de tout parti politique ou association, qu’ils soient internes ou externes", a-t-il lancé.
"Nous considérons que le gouvernement et le système politique actuels sont complètement défaillants", a-t-il tranché.
En septembre dernier, le chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed a déclaré que son gouvernement "a été en mesure d'améliorer plusieurs indicateurs économiques, en réalisant une augmentation de la croissance et en réduisant les déficits". "De meilleurs résultats auraient pu être obtenus si le gouvernement avait reçu un réel soutien politique", a-t-il alors estimé.
- Tensions sociales
Contrairement à la version de l’Exécutif, Massoud Romdhani dresse un bilan plutôt négatif, notamment de la situation sociale. En sa qualité de président du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), il juge que "le gouvernement actuel et les gouvernements qui l'ont précédé depuis la révolution (janvier 2011) n'ont pas été en mesure de résoudre le problème social qui s’est davantage détérioré".
Pour lui, c’est le maintien du même modèle de développement d’avant-2011, qui est à l’origine de tous les maux.
Dans la même veine, Mounir Saïdani, professeur universitaire de sociologie, relève un "problème dans les politiques économiques du gouvernement". "Une partie des mouvements de protestation est liée au budget qui indique les orientations du gouvernement en matière de politique et de développement", a-t-il expliqué à Anadolu.
"La Tunisie est entrée dans un cycle de protestation sociale relativement important, avec la participation d'organismes sociaux qui ne bougent généralement que lorsque les dégâts sont importants", a-t-il avisé. Saïdani juge à cet effet que " l’insatisfaction de l’Ugtt va bien au-delà des entreprises et du secteur public pour questionner l’intégralité des politiques sociales".
Sahbi Ben Fraj, membre éminent du bloc parlementaire de la Coalition nationale proche de Chahed (le troisième bloc parlementaire après Ennahdha et Nidaa Tounes avec 44 députés sur 217), reconnaît également la "difficulté" des conditions sociales.
Pour lui, "la crise sociale actuelle trouve son origine dans la crise économique qui a failli en 2016 entraîner la faillite de l’Etat et abouti d’ailleurs au départ du gouvernement de Habib Essid".
"Le gouvernement actuel a trouvé les finances publiques dans un état extrêmement critique et a donc procédé à des réformes", a-t-il rappelé.
Ben Fraj estime que l'amélioration des indicateurs économiques s'est faite aux dépens des citoyens, exacerbant l'inflation et les déséquilibres sociaux. Il note toutefois que les arrangements avec le Fonds monétaire international (FMI) qui imposent notamment le contrôle de la masse salariale datent d’avant- 2016, c'est-à-dire avant l’accès de Chahed au pouvoir.
Le FMI a appelé la Tunisie à maîtriser la masse salariale du secteur public afin d'éviter de graves problèmes d'endettement, après que le gouvernement a décidé en octobre d'augmenter les salaires d'environ 150 mille fonctionnaires.
L’institution de Bretton Woods estime que le contrôle de la masse salariale permettra à la Tunisie d'atteindre les objectifs budgétaires fixés pour 2019 et réduira également la pression supplémentaire qui sera imposée par une augmentation des dépenses des contribuables.
Selon des données gouvernementales, le coût des salaires du secteur public en Tunisie est estimé à 16,485 milliards de dinars (5,887 milliards de dollars), soit 14,1% du PIB.
- Exploitation politique
S’il dit reconnaître les tenants et aboutissants de la crise, le député Ben Fraj se dresse contre son éventuelle exploitation politique par ceux "qui tirent profit des manifestations et manipulent l'opinion publique tant avec des mensonges qu’avec des demi-vérités".
"Certaines parties parient sur un coup d'assommoir qui serait porté par ces manifestations au gouvernement et même à l’expérience démocratique du pays", a-t-il déclaré, sans pour autant nommer ces parties.
En septembre dernier, Nidaa Tounes, parti prônant une économie libérale, avait gelé les activités dans ses structures de Youssef Chahed. Les 46 députés du parti n’ont donc pas lésiné à critiquer les moutures de la loi de finances et du budget présentées par le gouvernement Chahed, que ce soit en commissions ou en plénières.
Ceux qui sont en colère contre le budget et la politique du gouvernement ne devraient pas, selon Ben Fraj, se laisser entraîner derrière les appels à la violence.
Interrogé sur ce revirement dans la rhétorique de Nidaa Tounes, Ben Fraj qui a accédé au parlement sous les couleurs de ce même parti avant de s’en retirer a répondu : "Le passage du camp du gouvernement à celui de l’opposition entraîne parfois une transition mentale, idéologique et morale chez certains, qui se transforment ainsi en gauchistes zélés, chantres de l'économie socialiste et de la dictature du prolétariat".
"Le jeu de ceux-ci est découvert, leurs alliances sont claires et leurs objectifs sont manifestes, et je ne m'attends pas à ce qu'ils réussissent à tromper le peuple tunisien", a-t-il lancé.
Massoud Ben Romdhane, président du FTDES, n'a pas non plus écarté une possible "exploitation" des mouvements sociaux par certaines forces politiques.
"Certaines personnes peuvent résoudre les problèmes sociaux, mais les causes profondes de la manifestation sont là", a-t-il jugé.
Pour Romdhani, " les autorités et les politiciens n'écoutent pas les problèmes des gens et ne les résolvent pas". Des réactions violentes et des dérapages comme des actes de vandalisme sont donc à craindre dans ce contexte.
De son côté, le sociologue Mounir Saïdani, a minimisé la probabilité de l’exploitation des protestations sociales par des partis en quête de violence. Il a toutefois reconnu que toute situation d'instabilité sociale est susceptible d’être exploitée.
Quant aux déclarations de Taboubi, elles relèvent, selon Saïdani, "plus de la menace que des actes concrets". Pour lui, le chef de la centrale syndicale est en train d’alerter sur la gravité de la situation.
Interrogé par Anadolu sur la portée des gilets rouges et leur capacité à mobiliser les masses, le sociologue a estimé qu’ils ne sont pas en mesure d'exploiter la situation et qu'ils n'ont aucun terrain d'entente avec les mouvements sociaux.
"Et puis l’Ugtt ne permet pas à ce que ses mouvements soient exploités, et il en va de même pour les avocats qui sont jaloux de leurs actions et qui ne permettent pas à d’autres parties d’en profiter", a-t-il conclu.
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