AA/BENI-RDC /Al-hadji Kudra Maliro
«Mon mari travaille souvent dans des chantiers, mais je ne sais pas où passe l’argent qu’il gagne, je dois subvenir, seule, à toutes les charges de la maison», déplore Kavira Pendakwabo, rencontrée par Anadolu au marché de Kirima (province de Lubero dans le Nord-Kivu, en République démocratique du Congo). Kavira ajoute que non seulement elle doit subvenir aux charges financières de la famille mais aussi travailler la terre, préparer à manger, chercher de l'eau...
Dans nombre de villages des territoires de Béni et de Lubero (Nord-Kivu, Est de la RDC), les charges de la famille sont totalement assumées par les femmes, elles travaillent la terre et assurent bien d’autres tâches domestqiues au moment où les maris passent, eux, le plus clair de leur temps à siroter la bière locale dans les bars du coin.
Des habitants locaux rencontrés par Anadolu notent que dans la région Est de la RDC, connue pour être le terreau de la culture Nande "demander à son mari d'accomplir une tâche domestqiue ou tout autre travail est considéré comme une offense à son statut d'homme et un manque de respect".
"Ce serait une honte de dénoncer son mari. Il y a des choses qu’un homme ne peut pas faire, par exemple lui demander de transporter du bois de chauffage, c’est lui manquer de respect», note une femme rencontrée par Anadolu.
Les Nandes sont des peuples qui viennent de l'Ouganda et qui se sont installés dans la région Est de la RDC vers les années 1800, pour eux l'homme doit jouir d'un statut privilégié aussi bien au sein de sa famille que de la société en général.
Les femmes de Kirima (environ 30 Km à l’Ouest de Butembo, sur la route Mangurejipa, territoire de Lubero) sont courageuses, elles savent qu’elles ne doivent et ne peuvent point compter sur leurs maris pour les aider.
«Moi mon mari me rend la vie trés difficile. Il rentre ivre presque tous les soirs et se montre désagréable n'hésitant pas à critiquer les repas que je prends la peine de préparer. Mes journées sont trés chargées et je n'ai presque aucun moment de répit: je dois chercher de l’eau, faire la cuisine, la lessive, avant de partir au champ alors que lui reste au lit», s’insurge une autre femme, rencontré sur le marché de Kirima.
"Dans plusieurs villages des territoires de Beni et de Lubero, les femmes assurent le travail du champ, nourrissent la famille et se chargent également de la scolaristaion des enfants, les hommes passent le plus clair de leur temps à siroter la bière locale et à jouer au jeu de dame ou à discuter politique dans les cafés" témoigne une femme sous couvert de l'anonymat ajoutant que «les rares fois où les maris accompagnent leurs femmes au champ, ils jouent aux chefs».
Une image illustrée à la perfection par un couple rencontré par le correspondant de Anadolu à Vuyinga (environ 40 km à l’Ouest de Butembo): Une femme passe avec un sac de manioc d’environ 40 kg sur le dos, un régime de bananes de 5 kg et des bottes de sombé (feuilles de manioc) sur la tête et un bébé sur la poitrine, devant elle son mari marche tenant juste sa manchette à la main et écoutant la radio.
Une scène qui peut choquer sauf que dans les territoires du nord Kivu il s’agit de scènes quotidiennes et "bien ancrées" tel que précisé par Jonathan Ndaghala enseignant de sociologie africaine à l'Universite catholique du Graben(Butembo, ville du Nord-Kivu). L'expert souligne à Anadolu "cet état des faits remonte à bien des années et a fini par ne plus interpeler".
Il relève, toutefois, «il est bien connu que les lourds travaux sont, généralement, réservés aux hommes sauf que dans la campagne notamment dans le Nord-Kivu, les hommes se contentent de couper de gros arbres dans les champs laissant le reste du travail aux femmes, celles ci étant considérées comme un outil de production».
Ainsi contraintes d'accomplir quotidiennement autant de tâches domestiques et à porter des charges de plusieurs dizaines de kilos, les femmes de ces provinces finissent par avoir de graves problèmes de dos, déclare à Anadolu un médecin de la place.
"A peine sorties de l’enfance, les jeunes filles commencent à aider leurs mères, au début, elles portent des charges, relativement légères, sur la tête, ensuite, devenues femmes elles portent des charges de plus de 50kg sur le dos"explique Docteur Osungu Nyoshe, médecin traitant au centre hospitalier de Makasi.
Des organisations de défense des droits de la femme tentent de sensibiliser et de lutter contre ces abus mais en vain, même les femmes qui subissent ces conditions refusent de se plaindre et dénoncer leurs maris. «Nous avons la volonté d’aider ces femmes, mais nous observons certaines réserves par peur d'être accusés d’ingérence dans leurs vies privées. Il faut qu’elles soient les premières à dénoncer ce qu’elles endurent», explique Joseph Malikidogo, président de la société civile dans le territoire de Lubero. il ajoute "Ces femmes finissent par se résigner comme si il s'agit d'une situation normale".