Hatem Kattou
14 Mai 2018•Mise à jour: 14 Mai 2018
AA / Tunis / Rached Cherif
Pour la première fois, des étrangers installés en Tunisie, majoritairement d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, ont manifesté pour réclamer le respect de leurs droits. À l’appel d’une coalition d’associations, environ 200 personnes ont marché pacifiquement dans le centre de la capitale Tunis avec comme mot d’ordre le «respect aux migrants».
Sous le soleil déjà brûlant du printemps tunisien, la marche qui s’est déroulée, dimanche, dans le centre de la capitale avait quelque chose d’insolite pour les passants. Sur l’avenue Bourguiba, principale artère de la ville et haut lieu des revendications politiques et sociales, c’était la première fois qu’une marche composée majoritairement d’étrangers, de couleur de surcroît, battait le pavé en scandant ses slogans.
La coalition d’associations composée de l’Association pour le Leadership et le Développement en Afrique (ALDA), l’Association des Etudiants et les Stagiaires Africains en Tunisie (AESAT), Afrique Intelligence, le Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES), ainsi que le réseau "Euromed Droits" avait appelé à cette journée d’action en soutien à la situation des migrants en Tunisie.
Congolais, Sénégalais, Centrafricains, Ivoiriens, Maliens, Guinéens, « c’est presque toute l’Afrique qui est représentée », explique Joseph Kasonga, président d’"Afrique intelligence" et l’un des organisateurs de la manifestation. «Nous sommes là pour que les autorités tunisiennes nous écoutent et pour que l’opinion publique soit consciente de nos problèmes », ajoute-t-il.
Mais, malgré un large soutien associatif, la faible mobilisation a déçu les organisateurs. « Beaucoup ne sont pas venus, parce qu’ils sont en situation irrégulière et ne voulaient pas se faire remarquer des autorités », a expliqué Sébastien Lupeto de l’ALDA. "La régularisation des sans-papiers faisait d’ailleurs partie des revendications des manifestants. Alors qu’un européen peut cumuler plusieurs visas touristiques successifs et ainsi passer de longs mois en Tunisie sans être inquiété, les Africains sont beaucoup plus contrôlés, voire bloqués à la frontière, même lorsqu'ils peuvent justifier d'une inscription universitaire ou d'un emploi", a-t-il précisé.
. Un « deux poids, deux mesures » également pratiqué en matière de délivrance des cartes de séjour. Le délai peut varier de trois à dix mois selon que l’on soit Européen ou Africain pour une carte valable un an à partir de la date du dépôt du dossier, selon la même source.
De fait, la liste des griefs est longue : délais et coûts d’obtention de la carte de séjour insécurité, absence de cadre pour l’asile, ou encore pénalités pour dépassement de visa. Ces dernières s’appliquent dès lors que la personne étrangère reste en Tunisie au-delà de la durée de son visa – une semaine à trois mois selon les nationalités. Or, il faut compter de six à dix mois pour obtenir une carte de résident. Pendant cette période, les pénalités de 20 dinars par semaine s’accumulent et peuvent être réclamées si l’étranger souhaite quitter le territoire.
Woury, sénégalaise travaillant en Tunisie depuis 2010, assure, de son côté, "aimer la Tunisie et avoir beaucoup d’amis tunisiens". « Le 14 janvier 2011, j’ai fait partie des gens qui se sont battus ; j’ai protégé mes voisins tunisiens chez moi », se rappelle la manifestante qui évoque certains aspectqs négatifs dans le traitement qui leur est réservé, notamment, au plan administratif.
Toutefois, « nous ne sommes pas là pour accuser la société tunisienne, mais juste pour demander plus de respect de nos droits », assure Kasonga.
Les difficultés administratives s’ajoutent à un racisme très prégnant en Tunisie : le pays ne dispose toujours pas de législation contre la discrimination raciale, et les populations noires, même tunisiennes, font régulièrement l’objet d’agressions à caractère raciste. Un climat global qui rebute de plus en plus les candidats à l’immigration, même légale. Le nombre d’étudiants africains est ainsi passé de 12 000 à environ 6 000 en quelques années, selon l’AESAT.
Pour les personnes en situation irrégulière, la situation est encore plus compliquée. Privées de droits et constamment menacées d’être arrêtées, elles se retrouvent vulnérables aux abus et à l’exploitation de réseaux de traite de personnes. Une instance de lutte contre la traite a bien été mise sur pied début 2018, mais en l’absence de cadre juridique sur l’asile, le pays offre bien peu de protection aux victimes de traite et aux demandeurs d’asile.