AA / Tunis / Slah Grichi
Quelle belle histoire que celle de la Coupe du monde de football. Riche en rêve, en spectacle, en surpassement, en soubresauts, en grands noms étalés en lettres lumineuses mais également en des millions d'abeilles de l'ombre, en intrigues, en machinations et en dessous de table, elle demeure en dépit de tout et 88 ans après sa première édition, l'événement sportif le plus attractif, avec les jeux olympiques.
Une belle histoire parce que justement ce qui l'entoure et ce qui la fait, tout en n'étant pas pas parfait, suscite l'intérêt, booste l'émulation et titille l'imaginaire.
Dans cette mini-rubrique, nous ne nous proposons pas de rappeler les palmarès ou les performances des stars sur-médiatisés (un petit clic suffirait), mais plutôt les événements insolites, les petits aspects peu évoqués, les flagrantes erreurs arbitrales et des joueurs de grand talent -nous pouvons les qualifier de "seconds rôles"- qui ont permis à des astres de s'éclore et de briller de mille feux. Bref, des éléments que la mémoire ne retient pas toujours face à la compétition, mais qui ont quand même influé sur le cours de cette merveilleuse trouvaille qu'est la Coupe du monde.
Notre premier volet sera consacré à la naissance de l'esprit du tournoi, à sa concrétisation et à ce qui a marqué sa première édition en Uuguay.
On ne peut évoquer cet événement majeur sans évoquer son créateur et organisateur la FIFA (fédération internationale de football association). Les puristes de la langue de Molière s'étonneront toujours de cet écart linguistique et des raisons de l'amalgame franco-anglais pour désigner une aussi prestigieuse institution.
L'aïeule de la FIFA, créée en 1904 par le journaliste français Robert Guérin, dans le cadre de l'Union des sociétés françaises des sports athlétiques (USFSA), portait les mêmes initiales FIFA, à la différence du A qui était le diminutif de "amateur". Avec l'admission des associations (l'équivalent des actuelles fédérations) des footballeurs professionnels -autorisés en Grande-Bretagne depuis 1885-, l'introduction du terme Association présentait un double intérêt, dépasser un élément caduc et garder une appellation devenue mondialement connue.
La FIFA mère était en fait européenne, puisque créée par les seuls Pays-Bas, Espagne, Danemark, Belgique,Suisse et Suède. Près d'un an plus tard, y adhéreront l'Allemagne, l'Autriche et la Hongrie. La GB suivra de près, mais s'opposera à l'organisation en Suisse d'un tournoi inter-nations, l'idée embryonnaire d'une Coupe du monde dont rêvait Robert Guérin. Les Britanniques seront même à l'origine de la mise en minorité de l'USFSA qui se retirera de la FIFA, laissant libre accès à son principal concurrent, le Comité français inter-fédéral.qui l'y suppléera.
Le Français Jules Rimet, qui accédera à la présidence de l'organisme en 1920 -il occupera le poste jusqu'en 1954-, aura de très grands mérites, à commencer par l'adhésion de tous les pays d'Europe (40 membres désormais), la réintégration de la GB qui avait claqué la porte parce qu'elle a vainement tenu à l'exclusion des vaincus de la Première guerre mondiale, notamment l'Allemagne, l'extension de la FIFA à d'autres continents et, bien entendu, l'organisation de la première Coupe du monde, soit la concrétisation -en plus grand- du rêve de son compatriote Robert Guérin, géniteur de la FIFA.
Contre crash, mer et neige
La FIFA étant associée à l'organisation du tournoi de football aux jeux olympiques et subjugué par la prestation de l'Uruguay en 1924 et en 1928 qui écrase ses concurrents, Jules Rimet se voit germer l'idée d'une Coupe du monde qui serait le propre de la FIFA dès 1930.
Il en impose en 1928 le principe au comité exécutif de la FIFA, puis plaide en 1929 pour la candidature du pays sud-américain comme organisateur de la compétition, non seulement pour le niveau de son football, mais aussi parce qu'il offrait plusieurs assurances.
En effet, l'Uruguay proposait de prendre en charge le déplacement et l'hébergement des délégations participantes; en plus il était prêt à supporter tous les déficits éventuels et à partager les dividendes en cas de bénéfices. Des largesses qui s'expliquent par la perspective des festivités qui devaient marquer le centenaire de l'indépendance de ce pays qui, de surcroît, s'engageait à construire le Centenario, un stade de 100.000 places à Montevideo. L'Uruguay surclassera ainsi les autres candidatures, notamment celles de l'Italie et de la Suisse et aura le privilège d'organiser la première Coupe du monde
Dans des conditions particulièrement difficiles, à la suite du crash financier du jeudi noir (24 octobre 1929 aux répercussions mondiales) et face, d'un côté au dépit de certains pays européens qui tenaient à accueillir l'événement et de l'autre, aux sociétés qui refusaient d'accorder des congés à des joueurs qu'ils employaient, sous peine de les licencier -le professionnalisme n'avait cours qu'en Grande Bretagne et commençait à peine en Espagne-, Rimet s'est démené comme un beau diable pour convaincre employés et responsables sportifs et politiques à s'engager pour l'inscription du maximum de sélections européennes possible à cette joute inaugurale.
En fin de compte, seules la France, la Belgique, la Yougoslavie et la Roumanie (sur intervention personnelle du roi Carol II auprès de la compagnie britannique où travaillent plusieurs joueurs roumains) feront le déplacement pour Montevideo où huit sélections américaines, en plus du pays hôte, avaient répondu présents, à savoir le Brésil, l'Argentine, le Mexique, la Bolivie, le Pérou, le Paraguay, le Chili et les Etats Unis.
La traversée se déroule dans une ambiance bon enfant à bord du SS Conte Verde où se côtoient Français, Belges et Roumains, accompagnés par le président de la FIFA qui emmenait le premier trophée de la Coupe du monde qui reviendra plus tard au Brésil, après son troisième sacre. Le même paquebot fera escale le 29 juin à Rio de Janeiro pour embarquer l'équipe des Carioca. Les quatre sélections ainsi que Jules Rimet sont accueillis dans la liesse par des milliers d'Uruguayens. Les Yougoslaves, privés des Croates qui ont refusé de rejoindre la sélection en représailles au transfert de la fédération de Zagreb à Belgrade, feront le déplacement sur un autre bateau moins rapide et seront les derniers à arriver à Montevideo.
Premières
Vu le nombre limité des sélections présentes (13), sans tour éliminatoire, on optera pour la formule de mini-championnat avec quatre groupes, dont un constitué de quatre équipes, suivi des demi-finales puis la finale.
Le 13 juillet, le premier match qui s'est déroulé sous la neige, a opposé la France au Mexique. Le tricolore européen Lucien Laurent entrera dans l'Histoire en signant le premier but de la Coupe du monde à la 19è minute. Autre fait marquant, les changements n'étant pas encore autorisés (ils ne le seront qu'à partir de 1932), le milieu défensif français Augustin Chantrel prendra à la demi-heure de jeu, la place du keeper Alexis Thipot, blessé. En une heure, il n'encaissera qu'un seul but et verra sa sélection largement l'emporter (4 à 1).
Quant au stade Centenario, il ne sera prêt et inauguré que le 18 juillet, soit cinq jours après le démarrage de l'événement et sa capacité d'accueil, revue à la baisse, ne sera que de 80 000 spectateurs. Les matchs de poule de l'Uruguay, les demi-finale et la finale s'y dérouleront.
Le referee brésilien Almeida Rega se distinguera lui à sa façon, en commettant la première grosse bourde arbitrale de l'histoire de la Coupe du monde. Il sifflera, en effet, la fin du match Argentine - France à la 84è minute. C'est dans les vestiaires qu'il se rend compte de son erreur et qu'il s'en va tirer les joueurs de sous la douche pour qu'ils reprennent le jeu. Le score restera inchangé (1-0) pour les Argentins. Ces derniers s'inclineront en finale face à l'Uruguay (4 à 2) le 30 juillet.
En dépit de tout, cette édition est considérée comme un franc succès, surtout du point de vue affluence (plus de 500 000 spectateurs). La coupe du monde est lancée pour durer. Elle se tiendra quatre ans plus tard en Italie, sous le règne du Ducce Mussolini, l'ancien journaliste devenu idéologue fasciste.
news_share_descriptionsubscription_contact


