AA / Istanbul / Fatih Karakaya
Une musique assourdissante raisonne dans l'embarcadère d'Uskudar sur la rive asiatique d'Istanbul. Les militants des partis politiques turcs tentent de convaincre les milliers d'électeurs qui empruntent ces bateaux pour passer d'une rive à l'autre.
Le 16 avril prochain, les électeurs turcs vont devoir se prononcer pour une question simple mais dont les conséquences seront énormes.
En effet, la Constitution actuelle qui date de 1982 avait été approuvée par 91% des citoyens. Mais à cette époque, période, c'était les militaires qui l'avait élaboré. Après le passage à la démocratie, tous les partis ont mis dans leur programme la promesse de changer en profondeur le texte de la Loi fondamentale.
La constitution de 1982 n'a pas modifié le régime républicain et le système parlementaire. Néanmoins, elle a attribué de larges pouvoirs au président de la République sans pour autant qu'il puisse être responsables de ses actes, à l'exception de la trahison envers la nation.
Pourtant, malgré ces pleins pouvoirs, le président était élu uniquement par les députés. En 2007, l'AK Parti au pouvoir a proposé une première modification de la Constitution. Ainsi, le président était désormais élu au suffrage universel direct. C'est avec l'élection de Recep Tayyip Erdogan en 2014 que ce changement fut appliqué.
Aujourd'hui, le parti au pouvoir ainsi que le parti d'opposition le MHP ont co-rédigé une nouvelle Constitution apportant d'énormes changements. Parmi lesquels le plus polémique a été la suppression du poste de Premier ministre.
Pour les défenseurs du Oui, ce changement était inévitable à partir du moment où le président est désormais élu au suffrage direct alors que le Premier ministre est nommé.
Mehmet, un militant de longue date au sein de l'AK Parti estime que "l'Etat ne peut pas avoir double tête." Pour lui le meilleur exemple, c'est le passé. Ainsi dit-il "en 2001, lorsque le président de la République a lancé la Constitution à l'adresse du Premier ministre, une grave crise économique a secoué la Turquie". En effet, Ahmet Necdet Sezer avait fait ce geste pour montrer au Premier ministre "qui était le chef." Pour Mehmet ",c'est l'ironie du sort. Aujourd'hui, ce président défend le non" déplore-t-il.
Nous nous approchons de Leyla qui discute avec des passants. Pour elle, il n'y a pas de doute. Elle fait savoir que "le camp d'en face mène sa campagne en propageant des des mensonges". Elle se désole "qu'ils prétendent que le président pourra céder les territoires de la Turquie à des Kurdes ou même à sa famille. On n'est plus au temps des seigneurs tout de même" conteste-elle.
Dans les brochures en faveur du "Oui", les avantages du changement sont énoncés point par point. Ainsi pour eux, cette réforme va "permettre de construire une Turquie forte où les décisions sont prises plus rapidement" et que "le parlement va s'occuper de sa vacation première, à savoir la législation".
Actuellement, 80% des lois viennent des propositions des ministres. Avec le changement les ministres ne seront plus de députés et ne pourront plus proposer de lois. Ainsi pour Mehmet, "il y aura une nette séparation entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif".
Leyla poursuit ses observations avec certitude. "Avant l'arrivée de l'AKP au pouvoir, la moyenne de durée d'un gouvernement était de 461 jours. Depuis 15 ans l'AK Parti n'a changé que 4 fois de Premier-ministre. Nous avons besoin de stabilité. Nous ne voulons pas perdre du temps avec des élections anticipées", dit-elle.
"Dans l'ancien système, il est pratiquement impossible pour les partis d'obtenir la majorité nécessaire pour former un gouvernement. Ainsi, il fallait des coalitions pour le faire. Et c'est ces coalitions qui ne résistaient pas aux différences de programmes", a-t-elle indiqué.
Dans le nouveau système, le gouvernement ne dépendra plus de l'arithmétique du parlement. En effet, le gouvernement sera formé par le président élu à la majorité absolue à double tour.
Par ailleurs, les partisans de "oui" comptent aussi sur les jeunes.
Mehmet se félicite aussi que désormais le président soit responsable de ses actes. En effet, le parlement pourra voter le renvoi du président à la cour suprême.
"D'autant plus qu'actuellement les membres du Conseil Suprême de la Magistrature sont nommés par le président et les bureaucrates. Demain les bureaucrates n'auront plus leurs mots à dire. Ça sera au parlement de les nommer" se réjouit Leyla.
Pour la première fois aussi, les citoyens vont pouvoir désigner un candidat en dehors des partis politiques. "Avant il fallait absolument que ça soit un parti politique qui présente le candidat", a-t-elle souligné..
Aujourd'hui avec 100 000 signatures, les citoyens peuvent choisir leur candidat. C'est une avancée énorme" renchérit Leyla. En vertu de la loi actuelle, le Conseil des ministres peut émettre des décrets ayant valeur de lois en situation d’état d’urgence sans aucun recours possible. Avec la nouvelle réforme, ce droit est attribué au président de la République.
Pour Leyla, ce droit de décret est nécessaire en cas de situation urgente. "D’autant plus que, désormais le président ne pourra faire des décrets que dans son domaine. Et si il y a contradiction avec la loi, c’est la loi qui prime. De plus, si le parlement promulgue une loi sur le même sujet, le décret devient caduc. Pourtant actuellement, les décrets sont appliqués sans pouvoir les annuler." Poursuit Leyla.
A quelques mètres de là, les partisans du "Non" aussi tentent de faire entendre leurs voix. Ozcan est membre de CHP. Il interpelle les passants pressés. "Pour nos libertés, votez Non" leur suggère-t-il.
Pour lui, cette nouvelle Constitution "met tous les pouvoirs entre les mains d'un seul homme". Il estime que le président "va diviser la Turquie en permettant la création des provinces et ouvrir ainsi la voie à la création d'un Etat kurde". Pour autant, le HDP, le parti qui se dit pro-kurde estime que la nouvelle Constitution ne va accorder aucun droit aux minorités.
Tolga qui assiste Ozcan dans sa propagande ajoute que "le président va nommer les membres du Conseil Constitutionnel ainsi que les membres du Conseil Suprême de la Magistrature et des Procureurs. " dit-il.
"Ce gouvernement va mettre fin au régime républicain pour instaurer un califat, il a déjà énormément amputé la laïcité en autorisant le voile dans les administrations. Demain, la laïcité sera totalement supprimée" poursuit Ozcan.
"Depuis 1923, nous sommes un système parlementaire. Ce système va totalement rendre le parlement caduc. Les députés ne pourront plus voter la motion de censure ou de confiance. Les députés seront aux ordres du président", estime Ozcan.
Tolga estime que le président "va utiliser son droit à promulguer des décrets éternellement et d’une manière illimitée et va empêcher le parlement de faire des lois. Le président va également jouer le rôle du législateur."
Les heures défilent, certains électeurs se renseignent, d'autres prennent les brochures et s'éloignent. Nous avons demandé à une passante ce qu'elle allait voter. Sans hésiter elle a affirmé vouloir voter "Oui". Nous lui avons demandé ses raisons. Plus que les articles de la Constitution, elle a pris son choix par rapport à l'AK Parti. Elle se souvient "de ces années où les prix flambés du matin au soir, elle ne veut plus craindre pour son avenir".
Un autre passant est catégorique. Il votera non car "l'AK Parti mène une politique catastrophique, la République de Mustafa Kemal disparaît". En tout cas, le référendum pour la réforme de la Constitution semble tourner plus vers un plébiscite ou un refus envers le gouvernement actuel.
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