Esma Ben Said
06 Septembre 2017•Mise à jour: 07 Septembre 2017
AA/Yaoundé/Anne-Mireille Nzouankeu
Le visage balafré de Bachir arbore désormais un large sourire. Il a repris ses activités économiques et voit désormais la vie en rose. Grâce à la libre circulation des biens et des personnes concrétisée par le Tchad, Bachir vient d’effectuer son premier voyage à Ndjamena la capitale, d’où il est revenu avec des étoffes et des bijoux qu’il revend dans son magasin.
Bachir est commerçant à Maroua, une ville camerounaise frontalière avec le Nigeria. Il avait l’habitude, chaque semaine, de traverser la frontière pour acheter des seaux et autres ustensiles de cuisine à Maïduguri au Nigeria, qu’il revendait ensuite au marché central de Maroua. Par la même occasion, il se rendait au Nigeria avec du miel qu’il vendait là-bas, avant d’acheter sa marchandise. Depuis deux ans, ses activités sont en berne. Il a peur d’aller à Maïduguri, le fief du groupe armé Boko Haram. Il affirme que les membres de Boko Haram y tendent des embuscades pour déposséder l’argent et les marchandises des commerçants. Certains commerçants, moins chanceux, sont même enlevés et ne sont rendus à leurs familles qu'après le paiement de rançons.
Bachir qui fait du commerce depuis 30 ans a bien pensé à aller se ravitailler ailleurs, dans les deux principales villes camerounaises par exemple. Mais, « ça me revient trop cher d’aller acheter la marchandise à Yaoundé ou à Douala. Si je le fais, je ne pourrais pas revendre ma marchandise à Maroua car le prix serait trop élevé », explique l’homme âgé de 47 ans.
Pour s’occuper de sa famille, il a loué son magasin à un ami qui l’a transformé en atelier de couture. Sauf que le loyer du magasin n’était pas suffisant pour payer toutes les charges. « J’ai trois femmes et neuf enfants. Sans mon commerce, je ne peux pas m’occuper de ma famille. L’année dernière, je n’ai pas pu inscrire mon fils à l’université faute d’argent », dit-il. «Aujourd'hui je retrouve de l’espoir. J’espère pouvoir faire de bonnes affaires au Tchad. On n’a plus besoin de demander un visa, de justifier de ses revenus, de remplir des papiers et d’aller attendre la réponse. On présente juste la carte d’identité et on passe. C’est un élément de motivation pour nous les commerçants », ajoute Bachir.
Une ouverture bénéfique
Ce déplacement est devenu possible grâce à la décision du Tchad de supprimer l’obligation de visa d’entrée dans son territoire, pour les séjours de moins de trois mois. En effet, dans le cadre des accords de libre circulation, le Tchad a annoncé le 10 août dernier, avec effet immédiat, sa décision de supprimer l’obligation de visa pour les ressortissants des Etats membres de Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, à savoir le Cameroun, la République du Congo, le Gabon, la République centrafricaine et la Guinée Equatoriale. Il suffit désormais donc de présenter une pièce d’identité sécurisée pour accéder au territoire tchadien.
Le Cameroun a une frontière terrestre d’environ 400 kilomètres avec le Nigeria, côté Nord- Est, le fief de Boko Haram. Dans le même temps, le Cameroun partage une partie de sa frontière avec le Tchad sur une distance d’environ 1000 kilomètres. A cet effet, les commerçants camerounais ne se sont pas fait prier pour traverser la frontière en direction du Tchad.
L'expérience de Bachir ne constitue pas un cas isolé. D'autres commerçant ont eu le même réflexe, comme c'est le cas de Kalsafam qui était vendeur d’objet d’art à Maroua au Cameroun. La plupart des objets d’art sont achetés par des touristes expatriés. "Malheureusement, depuis trois ans, après l’enlèvement de touristes français, il n y a presque plus d’étrangers qui arrivent dans cette partie du Cameroun", déplorent les commerçants.
Alors, pour continuer à gagner sa vie, Kalsafam était devenu conducteur de moto-taxi. Depuis l’ouverture de la frontière avec le Tchad, Kalsafam y est allé une fois, « pour tâter le terrain », selon ses propos. « Il y a des possibilités de vendre des objets d’art là-bas. En plus, il n’y a plus de tracasseries liées à l’obtention du visa. Je pense recommencer mon commerce. J’ai déjà passé la commande d’objets à quelques artisans. J’attends d’être livré pour effectuer mon premier voyage d’affaires », dit-il, plein d’espoir, lui aussi.
L’augmentation des activités commerciales se ressent aussi chez les commerçants sédentaires. « Nous avons une affluence au marché. Il y a des gens qui viennent du Tchad, soit pour vendre les bœufs, soit pour acheter des produits agroalimentaires, tels que le thé, le piment et les sardines », explique Hamidou, chef de bloc dans un marché de Maroua.