AA / Istanbul / Ihsen al-Faqih
L'Arabie Saoudite saisit pertinemment que les choix de l'administration du président américain, Joe Biden, ou des administrations antérieures et celles qui vont venir, sont limités pour réclamer à Riyad la reddition des comptes en matière de violation des « valeurs américaines », s'agissant, en particulier, des violations des droits humains aux plans local et régional.
Le 26 février dernier, l'administration américaine a, enfin, publié, un résumé du rapport des Services de renseignement américains, qui a conclu que le prince héritier saoudien, Mohamed Ben Salmane (MBS, 35 ans) a « approuvé le kidnapping ou le meurtre » du journaliste saoudien, Jamal Khashoggi (59 ans), à l'intérieur du consulat de son pays, dans la ville turque d'Istanbul, le 2 octobre 2018.
L'Arabie Saoudite est un allié majeur et un partenaire des Etats-Unis dans plusieurs dossiers nonobstant les orientations de l'administration américaine, qu'elle soit démocrate ou républicaine, s’agissant entre autres de la « guerre universelle contre le terrorisme » ou des cours de pétrole sur le marché.
Ajoutons à cela le dossier des menaces iraniennes directes et indirectes contre les intérêts américains ou encore l'acheminement sécurisé de l'énergie à travers la mer Rouge et le Golfe arabe, le dossier de la paix entre Israéliens et Palestiniens et de la normalisation entre Tel-Aviv et les pays arabes.
Malgré cela, plusieurs voix au sein même des centres d'élaboration de la décision américaine s’élèvent pour estimer que la non-reddition de comptes par le prince héritier saoudien, après la publication du rapport des Services de renseignements est antinomique avec les « valeurs américaines » prioritaires dans le façonnement des relations de l'administration démocrate avec les pays du monde.
L'administration Biden a essuyé une série de critiques, aussi bien à l'intérieur qu’à l'extérieur des Etats-Unis, pour n'avoir pas inscrit le nom du prince héritier sur la liste des sanctions, qui comporte 76 ressortissants saoudiens, dont la plupart font partie du cercle proche de MBS.
Ces critiques sont d'autant plus légitimes que le rapport en question, qui mentionne que le prince héritier est le dirigeant effectif du royaume, est lui qui a « approuvé le kidnapping ou l'assassinat » de Khashoggi, lors du mandat de l'ancien président américain Donald Trump, qui a refusé de dévoiler la teneur du rapport.
Ces sanctions s'inscrivent dans le cadre du « Khashoggi Ban », approuvé par le département d’Etat, après la publication du rapport des Services de renseignement, en date du 26 février écoulé.
Il s'agit, selon le Secrétaire d'Etat Antony Blinken, de « sanctions qui visent à refuser l'octroi de visas d'entrée au sol américain à toute personne accusée de porter atteinte, au nom des autorités de son pays, à des opposants à leurs gouvernements ou à des journalistes résidant à l'étranger ».
Selon le communiqué du Département d'Etat, Washington « n'inflige pas généralement de sanctions aux dirigeants des pays, liés par des relations diplomatiques avec les Etats-Unis ».
Les quatre pages diffusées du rapport n’ont pas décliné de preuves directes qui condamnent directement le prince-héritier. Toutefois, le rapport a relevé que le prince héritier avait une « autorité absolue » sur les Services de renseignement et de sécurité du royaume, depuis son accession à son poste, en juin 2017, ce qui rend quasiment exclu que des responsables saoudiens aient pu commettre une opération pareille sans avoir obtenu son feu vert directement.
La réaction officielle de Riyad, qui s'est contentée de rejeter la teneur du rapport, se voulait proportionnée à la réalité des mesures américaines, qui n'ont pas dépassé l'interdiction d'entrée infligée à 76 ressortissants saoudiens, sans pour autant imposer de sanctions ni à l'Etat, ni au gouvernement ni à la personne du prince héritier.
Dans sa déclaration, le ministère saoudien des Affaires étrangères a relevé que « ce qui a été contenu dans le rapport est une série de déductions infondées qui portent atteinte à la Direction du royaume et qu'il n'est pas possible de l'accepter en aucun cas, de même que le rapport a comporté une série d'informations et de conclusions mensongères également ».
Il ressort de cela une volonté mutuelle de maintenir les relations entre les deux capitales à des niveaux le plus loin possible de la tension et de l'escalade, en témoigne la déclaration de Blinken qui a dit que son pays ne souhaite pas « déchirer » les relations avec l'Arabie Saoudite, en contrepartie de sanctions infligées au prince héritier.
Washington aura tout le temps besoin de coordonner avec Riyad, au sujet d'une série de questions et de dossiers, portant sur la région du Moyen-Orient et d'autres à dimension mondiale, tels que les cours de pétrole et la guerre contre le terrorisme.
En plus, les Etats-Unis ont un besoin impérieux de la coopération de l'Arabie Saoudite pour parvenir à la résolution du conflit au Yémen par les voies diplomatiques.
L'Arabie Saoudite représente la principale force régionale au Moyen-Orient, sur le plan économique, religieux et politique et les Etats-Unis s'engagent à soutenir Riyad pour défendre son territoire, face aux attaques lancées par des groupes armée alliés de l'Iran.
De plus, l'administration Biden saisit le besoin de préserver ses liens avec l'Arabie Saoudite, son allié arabe le plus ancien et le plus apte à garantir et à protéger ses intérêts dans la région, sur la base du principe de la protection des intérêts en contrepartie de l'octroi d'un parapluie sécuritaire visant à prémunir le royaume contre les menaces extérieures, un principe en vigueur depuis des décennies.
Les Etats-Unis savent également que l'Arabie Saoudite est le plus grand marché des géants américains de l'industrie militaire qui font partie intégrante des centres d'élaboration de la décision, indépendamment des administrations américaines successives.
L'Arabie Saoudite dispose d'options et d'alternatives qui peuvent porter atteinte et faire essuyer des pertes à ces compagnies, si elle décide de recourir à la Russie ou à la Chine en matière d'importation d'armes et de technologie militaire de pointe.
Ainsi, Washington saisit pertinemment que le prince héritier est le véritable dirigeant du royaume et que c'est probablement le prochain monarque, dont le règne pourra durer plusieurs décades.
Le Roi actuel, Salmane Ben Abdelaziz, est âgé de 85 ans et souffre de problèmes de santé, selon des rapports concordants, et son fils Mohamed Ben Salmane pourrait lui succéder en l'absence de toute éventualité de l'évincer de son actuel poste de prince héritier, malgré l'opposition à laquelle il fait face au sein même de la famille régnante.
MBS n'a eu, en tant que prince héritier, aucun scrupule pour limiter et restreindre la liberté des principaux membres de la famille royale, tel que son plus jeune oncle, le prince Ahmed Ben Abdelaziz, ou son cousin, l’ancien prince héritier, Mohamed Ben Naïf.
Après l'entretien téléphonique du président américain avec le Roi Salmane, peu avant la publication du rapport, Biden a dit refuser que des opposants politiques au régime soient tués, et qu’il faut traiter les violations des droits humains au royaume, qui a procédé à la libération, moyennant caution, de deux Saoudiens détenant la nationalité américaine dans l'attente de leur procès.
Les autorités judiciaires saoudiennes ont également libéré la militante des droits de la femme, Loujain al-Hadhloul, après avoir purgé une peine d'emprisonnement de trois ans et subi de la torture, selon le témoignage de sa sœur qui réside à l'étranger. Riyad a tenu à démentir formellement que al-Hadhloul ait subit du harcèlement ou de la torture.
Des observateurs estiment que les mesures prises par l'Arabie Saoudite, concomitamment avec l'arrivée du président Biden au pouvoir, s'inscrivent dans le cadre de la volonté du royaume de restaurer ses relations avec les Etats-Unis, à la lumière des orientations de la nouvelle administration qui appelle à « rectifier et à revoir » les politiques saoudiennes.
Il est peu probable que les relations de Riyad avec Washington soient frontalement affectées, après la publication du rapport des Services de renseignements, au milieu d’affirmations américaines de poursuivre la défense de la sécurité et de la souveraineté de l'Arabie Saoudite contre des menaces extérieures, qui ont généralement pour origine l'Iran, de manière directe, ou à travers les forces alliées de Téhéran.
Le rôle axial saoudien bénéficiera toujours de l'intérêt de l'administration Biden pour juguler l'influence iranienne et mettre un terme aux menaces que font planer les forces alliées à Téhéran, aussi bien au Yémen qu’en Irak, sur les intérêts américains et pour renforcer le processus de normalisation arabo-israélienne.
De même, cet intérêt sera motivé par la volonté de parvenir à une paix durable entre Palestiniens et Israéliens et par la poursuite de la lutte contre le terrorisme dans la région et dans le monde, en contrepartie de l'engagement de Washington à garantir la sécurité, la souveraineté et la stabilité de l'Arabie Saoudite, un besoin commun pour les deux parties.
*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou
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