AA/ Bamako/ Koulandjan Konate
"Le temps de plaidoirie doit être également équitable. L'équité veut qu'il n'admette pour témoins que des personnes à la moralité avérée", "les hommes de droit qui entourent le Roi ne doivent accepter de pots-de-vin ni avant, ni après le procès", "aucun cadeau des plaignants ne doit non plus être accepté".
Contrairement à ce que ces principes pourraient suggérer à première vue, il ne s'agit nullement d'extraits énoncés par les philosophes français des Lumières soucieux de limiter le pouvoir discrétionnaire du Roi, encore moins de principes de bonne conduite retrouvés dans quelque convention onusienne sur les garanties du procès équitable.
Ces préceptes sont l'oeuvre, dès le XVe siècle, de l'Empereur Songhaï Askia Mohamed (1493-1528) surnommé "Askia le Grand" à cause de sa taille et qui avait le titre de Khalif de l'islam. A Gao, dans le Nord du Mali, l'Empire Songhaï (XVe-XVI siècle) a prospéré en tant que haut lieu de l'islam.
On peut encore lire "L'impartialité du souverain doit être faite dans le cas notamment du jugement à rendre entre deux personnes opposées par un différend : Il faut être juste dans chacun des actes, allant de la façon de recevoir les personnes opposées jusqu'au moment de trancher. Même si l'un des protagonistes tentait un rapprochement avec le souverain-juge, il faudrait éviter toute amitié."
"Ce document qui introduit les règles du procès équitable confirme l'existence d'institutions démocratiques très développées et très organisées au XVème siècle au Mali" déclare fièrement Dr Bazoumana Traore, coordinateur de l'ONG Savama.
Spécialisée dans la conservation des manuscrits, cette organisation met en oeuvre du 1er au 17 octobre, une exposition dénommée "Paroles de Sagesse", consacrée aux manuscrits anciens du Mali. Une centaine d'écrits sera exposé à Djenné (Sud), Ségou (Sud), Gao, Tombouctou (Nord) et à Bamako.
"Nous visons une meilleure appropriation du contenu des écritures anciennes des bibliothèques publiques et privées du Mali. La ville de Gao regorge d'un lot important de manuscrits anciens." poursuit Traore.
C'est que ces trésors inestimables livrent des secrets inédits. On y apprend par exemple qu'Elhadj Cheick Oumar Tall (1797-1864, chef guerrier et mystique, fondateur de l’empire Toucouleur au XIXe siècle), considéré comme le conquérant "le plus sanguinaire" du XIXème siècle en Afrique subsaharienne, fut aussi un médiateur hors pair notamment au Nigéria, où il mit fin à un conflit fratricide entre l’État de Borno et celui de Sokoto.
Outre la résolution des conflits, ces manuscrits évoquent aussi des sciences, dont l'astrologie, la justice et l'histoire, les droits de l'homme.
A titre d'exemple, Cheick Sidi El Moctar El Kounta, érudit de Ségou, évoquait au XVIIème siècle les formes de corruption et les solutions pour la combattre. Ousmane Danfodio, érudit de Tombouctou, a traité des droits humains notamment ceux relatifs aux droits de la femme enceinte et veuve. Hamad El Bakaye, chef coutumier de Tombouctou au début du XIXe siècle, parle dans ses écrits de la tolérance religieuse en général, et en islam en particulier.
"Rien d'étonnant dans toute cette effervescence intellectuelle, explique à Anadolu Dr Abdel Kader Haïdara, président exécutif de L'ONG Savama, la ville de Tombouctou fut désigné par l'empereur Kankou Moussa comme capitale de l'intelligentsia de l'empire du Mali. Il y créa une très grande université islamique au XIIIe siècle. Les Universités de Tombouctou comptaient plus 25.000 étudiants en 1596. Donc, ces étudiants et chercheurs ont produits des milliers de texte qui couvrent tous les domaines du savoir."
Par une programmation riche et très diversifié (expositions, conférences débats, projections de film documentaires), l'exposition "Parole de sagesse" mettra en lumière les sagesses contenues dans ces écrits.
"Nous entendons engager une réflexion sur les enseignements contemporains des manuscrits anciens du Mali. Maintenir dans la conscience collective l'importance de cet héritage, ses valeurs humanistes, ses leçons de vivre ensemble." souligne Dr Abdel Kader Haïdara, président exécutif de L'ONG Savama.
Et de poursuivre, "au moment où le Mali s'engage dans un processus de paix, cette exposition permettra aux Maliens d'aller chercher dans leurs passé les ressources nécessaires à une réconciliation nationale", pour clore le chapitre d'une guerre opposant les autonomistes du Nord à Bamako depuis des années.
D'après l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), avec plus de 400.000 documents, le Mali est le plus grand réservoir de manuscrits anciens en Afrique de l'Ouest. Ces manuscrits qui sont classés patrimoine Mondial par l'Agence onusienne ont toutefois connu des fortunes diverses durant les trois dernières années: destructions par les terroristes, pillages, trafic, et dégradations.
Mais grâce à la témérité des particuliers détenteurs de ces trésors, près de 20.000 d'entre eux ont été cachés dans des sacs de riz pour être transporté à Bamako, renseigne l'institut Ahmed Baba, centre de collecte de restauration et de sauvegarde des manuscrits, qui abrite plus de 100.000 manuscrits, sous le contrôle du Gouvernement malien et de l'Unesco.
Ces documents écrits à la main le plus souvent en arabe ou en peul ont été, en outre, conservés pendant des siècles par des familles comme des trésors cachés. Nombre de ces documents se retrouvent en outre dans les bibliothèques publiques ou privées du Mali. Ce sont, selon des estimations de l'ONU, plus de 300.000 à reposer dans ces bibliothèques ou chez des privés.