AA / Lyon (France) / Şerafettin Kaygisiz
Le référendum constitutionnel turc qui se déroulera le 16 avril prochain inquiète l'Europe et l'opposition en Turquie. En effet, le texte, qui vise à donner au président des pouvoirs plus étendus en remplaçant le système parlementaire en vigueur par un système présidentiel fait couler beaucoup d’encre dans la presse européenne. On peut même affirmer sans craindre le démenti que cette réforme constitutionnelle a suscité un intérêt médiatique au moins aussi grand que celui provoqué par la tentative du coup d’Etat du 15 juillet 2016, laquelle a pourtant fait de nombreux morts et dont les retombées et les bouleversements semblent être, a priori, sans commune mesure avec ceux d’un référendum.
Il n’est donc guère surprenant que le traitement médiatique d’un tel événement soit exposé aux mêmes contradictions et nourrisse les mêmes paradoxes que ceux qui caractérisent, en Europe en général et en France en particulier, le discours médiatique dont fait l’objet la Turquie ces dix dernières années. Paradoxes qui se traduisent par la production médiatique d’un contenu parfois difficilement vérifiable, inexact par sa formulation, tronqué dans ses affirmations, dévoyé dans sa sémantique, chargé idéologiquement et qui fait la part belle à de nombreuses présuppositions sur les agendas politiques et les intentions sociales des acteurs, qu’il s’agisse du gouvernement turc actuel et de son leader ou d’une partie importante de son électorat. À titre d’exemple, le recours, du moins fréquent sinon mécanique, à des métaphores et des qualificatifs tels que « sultan » pour décrire l’actuel président Recep Tayyip Erdogan quand il n’est pas tout simplement déclaré « dictateur » révèlent moins le souci de l’information journalistique qu’un positionnement idéologique manifeste qui n’a pour corollaire que d’obscurcir davantage la compréhension de la réalité.
Ainsi, nul étonnement à retrouver, dans une large mesure, ces mêmes réflexes quant au traitement médiatique de la question du vote référendaire chez les Turcs de France.
La neutralité dans le choix des lieux de vote
Parmi les critiques formulées, il y a entre autres la remise en cause de la neutralité politique, idéologique ou religieuse des locaux utilisés pour le vote. À cet égard, la décision prise par certains consulats de Turquie, notamment ceux de Lyon et Strasbourg, d’installer les bureaux de vote dans des locaux appartenant à des centres religieux appartenant à la DITIB (Union Turco-islamique des Affaires Religieuses) susciterait l’ire des « associations démocratiques ». Ces dernières y voient une distorsion et une atteinte au principe de neutralité établi par la Constitution de la République de Turquie, laquelle prévoit pour toute élection l’aménagement et la mise à disposition de locaux neutres et non marqués d’une connotation, politique ou religieuse.
Or, cette critique semble totalement faire l’impasse sur au moins deux points essentiels. Primo, si la DITIB, qui entend représenter le plus grand nombre de musulmans (turcs) dans les pays où elle se trouve, n’est pas une institution officielle de l’Etat turc hors de ses frontières, elle n’en demeure pas moins de facto l’interlocuteur privilégié des autorités publiques tout en maintenant des liens directs et étroits avec la Présidence des affaires religieuses turque (Diyanet İşleri Başkanlığı), une institution étatique qui gère les affaires de culte islamique.
En dehors donc du fait qu’elle représente, dans le cadre d’une conception turque de la laïcité stricto sensu, le culte majoritaire, elle n’est assurément pas l’émanation d’un groupe particulier, politique ou religieux, au détriment d’un autre. Entité régulatrice du champ religieux turc, elle incarne un islam officiel dans le cadre d’une vision interventionniste de l’Etat laïc sur les affaires religieuses. Il ne semble, dès lors, pas très opportun de déplorer une absence de neutralité là où l’Etat, par l’entremise de ses consulats, ne fait que proposer pour le besoin du vote, des locaux appartenant à une institution qui est, de facto, placée sous son autorité et préexiste au gouvernement actuel.
Secundo, éluder les nécessités pratiques d’une mise à disposition de nouveaux locaux plus adaptés pour le vote en invoquant le « caractère partisan » desdits locaux pourtant vides, aménagés pour le vote en dehors des lieux alloués au culte, tout en omettant d’apporter les précisions utiles quant aux dispositions organisationnelles qui sont plus à même de garantir la neutralité du vote. Rappelons que le scrutin se déroule sous la surveillance d’observateurs appartenant respectivement aux divers partis politiques et est encadré par des règles très précises qui en garantissent la neutralité. Ajoutons également que les partis politiques minoritaires jouissent de la possibilité de désigner pour la surveillance des urnes un nombre illimité d’observateurs. À moins donc d’attribuer au choix de tels locaux un quelconque pouvoir, il est difficile d’affirmer de manière tangible que ce choix soit capable de faire infléchir le suffrage des citoyens lors du vote.
Le regard médiatique français et la tyrannie de la minorité
Voilà indéniablement une constante qui n’échappera que difficilement au lecteur assidu de la presse française lorsque celle-ci traite des problématiques sociopolitiques relatives aux autres sociétés. À ce titre, une analyse attentive et longitudinale de la littérature journalistique française sur une période d’au moins une décennie livrera irrécusablement à l’observateur une tendance qui ne se dément désormais plus. Celle, précisément, qui, lorsqu’elle n’accorde pas quasi-exclusivement la parole aux minorités au détriment de la majorité représentative d’une société donnée, consiste à formuler la plupart de ses thèses et conclusions en considérant de manière symptomatique le point de vue des premiers.
L’étonnement atteint son paroxysme lorsque l’on considère que cette tendance dominante dans les médias français à donner exclusivement voix au chapitre « aux minorités des autres » émane de journalistes appartenant à une tradition qui a depuis longtemps consacré l’idéal républicain comme fondement intangible de la société et dont l’universalisme abstrait a toujours cherché à dissoudre ses minorités dans le principe de l’unité et de l’indivisibilité de la république. Mais lorsqu’il est question de la Turquie, pourtant république unitaire elle aussi, cette sensibilité laisse subitement place à une incohérence monumentale.
Ainsi, sur la question du vote par les Turcs de France pour le référendum du 16 avril prochain, on retrouve les mêmes réflexes chez nombre de journalistes. La parole est ainsi quasi-exclusivement donnée à des associations alévies, kurdes et autres opposants d’extrême-gauche, dont l’hostilité farouche au gouvernement actuel n’est plus à démontrer. Ce faisant, ils participent en toute flagrance à la construction d’une image biaisée, tronquée et non représentative de la Turquie et de son gouvernement.
Plus symptomatique encore est le fait que cette tyrannie de la minorité dépasse même le champ journalistique pour investir le champ politique et on assiste alors à une singulière complaisance de l’Etat et de certains acteurs politiques, notamment de gauche à l’instar de Jean-Luc Mélenchon, à l’égard de groupes tels que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui sont pourtant inscrits sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne. Il convient cependant de rappeler que cette complaisance envers le PKK n’est pas une exclusivité française. D’autres pays tels que l’Allemagne, les Pays-Pas, la Suisse ou l’Autriche rivalisent en discours ouvertement hostiles à la Turquie et à son gouvernement tout en fermant les yeux sur les activités de propagande de cette organisation.
De la distorsion médiatique à l’ingérence politique
Il n’est dès lors pas surprenant, qu’en Europe en général, et en France en particulier, le discours médiatique, à propos du référendum sur la constitution turque, et, très récemment, une véritable prise de position explicite de la part des médias européens en faveur du non au référendum, est considéré et perçu comme une véritable ingérence des Etats européens dans la politique intérieure d’un Etat souverain.
Si nous n’en sommes, certes, pas à la première, il semble désormais acquis que depuis presqu’une décennie, la diaspora turque, dans sa grande majorité, marque résolument et de manière visible, une nette distance vis-à-vis de l’Europe. Dit autrement, aux yeux des citoyens d’origine turque, il y a longtemps que l’Europe ne représente plus les valeurs dont elle a longtemps prétendu être le dépositaire historique.
Enfin, les derniers incidents diplomatiques survenus aux Pays-Bas et la violence policière néerlandaise qui a touché les citoyens d’origine turque sans que cela n’émeuve pour autant les faiseurs d’opinion et autres protagonistes de la doxa occidentale ; les connivences de la gauche française avec les groupes terroriste hostiles à la Turquie ; « l’acharnement médiatique » ad hominem de l’Allemagne à l’égard du président Erdogan ainsi que le traitement inégalitaire réservé aux partisans du oui au référendum n’auront finalement eu pour conséquence que de renforcer la défiance de la Turquie et de sa diaspora à l’égard d’une Union européenne et de ses institutions dont la réputation était déjà bien entamée.
Dit autrement, le dossier sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne comme membre à part entière semble définitivement enterré et sera probablement jeté aux oubliettes de l’histoire. D’ailleurs, la proposition récente par le président Erdogan d’un autre référendum sur cette fameuse adhésion semble présager une telle initiative et probablement confirmer le divorce d’un mariage qui, finalement, n’aura jamais eu lieu.
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