AA/ Tunis/
Les processus électoraux en Afrique présentent statistiquement davantage d'exemples de transparence, en raison de critères économiques, institutionnelles ou sociales; encore que quelques fragilités, notamment structurelles, entravent cette tendance, selon des experts.
Pour certains experts, les fraudes électorales constituent un stade à mi-chemin entre la dictature et la démocratie, dans un processus historique se traduisant par le déclin des dictatures et qui court irrémédiablement vers des systèmes démocratiques.
« Aujourd’hui il y a une tendance à la normalisation des élections sur le continent africain. Les pays qui ont réussi leur scrutin dans la paix sont plus nombreux que ceux qui ont basculé dans le chaos», a déclaré à Anadolu Ismaïla Madior Fall, conseiller du président sénégalais.
Les années 90 auront, ainsi, connu la fin de courses des grands dictateurs africains et le développement d'élections multipartites en Afrique. Ainsi, "des pays comme le Ghana, le Mali, le Sénégal, l'ile Maurice, le Botswana, l'Afrique du Sud, longtemps abonnés au coup d'Etat deviennent l'exemple à suivre en terme d'élections démocratiques'' rapporte le magazine Afrique Renouveau.
Pour le Professeur Philippe Biyoya Makuku, professeur de sciences politiques à l'Université de Kinshasa, le développement économique qu'a connu nombre de pays africains constitue un soubassement important au déroulement de bonnes élections.
"Le Ghana et le Sénégal sont parmi les pays qui ont donné un bel exemple de transparence par la stabilisation et l'apaisement. Tout simplement parce que dans ces pays, les institutions ont pris le temps de mûrir, parce que ces pays ont également réalisé de bons résultats économiques qui ont réduit la propension à la violence"
Le rôle des observateurs internationaux dans les élections africaines, dont les interventions, après des dizaines d'années de décolonisation, sont désormais facilitées par l'estompement des susceptibilités d'interventionnisme, demeure "bénéfique" selon le professeur Makutu.
En amont de l'observation internationale, les conventions internationales et régionales ont également imposé des standards de transparence. Le protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance adopté par la communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en 2001 prévoit parmi les principes déclarés "constitutionnels communs à tous les Etats membres de la CEDEAO", celui en vertu duquel « toute accession au pouvoir doit se faire à travers des élections libres, honnêtes et transparentes (article 1)». Il prévoit également que « les organes chargés des élections doivent être indépendants et /ou neutres et avoir la confiance des acteurs et protagonistes de la vie politique » (article 3)
Ces conventions ont conduit à la mise en place d'Organes de Gestions des Elections (OGE), commissions électorales dont l'indépendance organique et financière est garantie. Selon Pascal Kambal, expert en bonne gouvernance « de toutes les réformes qui ont eu lieu ces deux dernières décennies pour consolider la démocratie, celles visant à améliorer la gestion des élections sont celles qui ont suscité le plus d’intérêt et de débats »
"Les forces vives de la nation", selon l'expression de certains observateurs, jouent pour le reste, un rôle bénéfique pour ces experts. La conscience populaire de la nécessité d'un déroulement sain des élections est "une condition de leur réussite", s'accordent à dire ces experts.
« Les pays qui réussissent leurs processus élecoraux possèdent de nombreux points communs, et notamment une société civile active, une presse dynamique et libre, une commission électorale indépendante, un paysage politique compétitif et un respect largement partagé pour la règle de droit », explique à Anadolu, Khalil Zerargui, expert en processus électoraux.
S'ajoute à cela l'engouement populaire pour les élections. '' Les africains jouent le jeu de la démocratie, ils ont l'occasion de s'exprimer alors il ne ratent pas cette chance'', ajoute Zerargui.
Mais les processus électoraux africains demeurent confrontés à des limites intrinsèques en raison de "fragilités structurelles"
« Les élections qui se passent dans de bonnes conditions en Afrique sont généralement financées et soutenues par des structures internationales telles que l'ONU ou l'Union Européenne. On trouve aussi beaucoup d'ONG, ce qui pose réellement la question sur la capacité des Etats africains à organiser eux-mêmes des élections », souligne Zerargui.
Selon la chercheuse Amira Abdelhalim, spécialiste des affaires africaines au sein du Centre Ahram pour les Etudes Stratégiques, "la richesse du continent africain est source de convoitise de puissances internationales ou régionales qui interfèrent dans les processus électoraux pour sauvegarder leurs intérêts."
"Naguère, des puissances internationales intervenaient directement par le biais de coups d'Etats pour imposer des dirigeants susceptibles de ménager leurs intérêts économiques dans leurs pays respectifs. Aujourd'hui, elles préfèrent intervenir par le soft power d'élections truquées"
En outre, une certaine conception des élections en Afrique, comme source non exclusive d'accès au pouvoir, fait, selon la chercheuse égyptienne, que des candidats malheureux recourrent à des épreuves de force pour revendiquer un droit dont ils ont été déchus au terme d'une élection perdue.
"Les guerres civiles se traduisant par l'existence de groupes armés voulant prendre le pouvoir et en exclure d'autres constitue un obstacle, un frein à l'instauration de traditions démocratiques" souligne Abdelhalim "Dans ce cas, les élections ne constituent qu'un moyen, parmi tant d'autres, de prendre le pouvoir"
Evoquant le cas de son pays, la RDC, le Professeur Makutu évoque "une évolution politique tourmentée, émaillée de rébellions et de mouvements militaires, et dont le paysage est composé de partis politiques sans reliefs, pas représentatifs des aspirations populaires"
Mais l'histoire des deux dernières décennies africaines présente des contre-exemples. Le 12 août 2003, Soumaïla Cissé, candidat malheureux à la présidentielle malienne, ira se rendre au domicile de son rival, Ibrahim Boubakar Keïta (IBK), pour le féliciter de sa victoire, avant même la publication des résultats du second tour. Une première pierre à l'édifice d'une nouvelle tradition politique, puisqu'en 2007, IBK ira féliciter Amadou Toumani Touré au terme d'une présidentielle perdue. Autant dire que dans le contient africain, "j'y suis j'y reste" n'est pas une règle immuable.