AA / Beyrouth / Naim Barjaoui
Mounir Errabi’ (Analyste politique) : Macron a appuyé les conditions imposées par Riyad pour s’ouvrir sur le Liban et sa position choquera les Iraniens et Hezbollah. Le président français est engagé dans sa bataille (élection) présidentielle dans son pays et s’emploie à renforcer sa présence au Moyen-Orient.
Faycal Abdessater (Analyste politique) : Le problème de l’Arabie Saoudite ne se résume pas dans les déclarations de Kordahi mais plutôt dans les armes du Hezbollah…Macron nous vend des chimères et sa visite au royaume est un gain pour lui et pour Ben Salman et une perte pour le Liban et le Yémen.
Samir S’kaf (Activiste politique) : Nonobstant ses intentions, le rôle de Macron au Liban dilue le pouvoir, contre lequel le peuple s’était soulevé et qui doit être changée, étant celle qui a fait aboutir le pays à l’enfer que nous subissons actuellement.
Le Liban attend toujours les résultats de la récente intervention française pour traiter la crise entre Beyrouth et Riyad. Des observateurs ont toutefois mis en garde contre des effets improductifs qui pourraient enliser le pays dans de nouveaux conflits en le maintenant englué dans la spirale des crises politiques et de l’effondrement économique
Certes, le président français Emmanuel Macron avait réussi samedi dernier à garantir un contact entre le prince-héritier saoudien, Mohamed Ibn Salman et le Premier ministre libanais, Najib Mikati, mais des observateurs ont considéré que Macron dissimule à traves cela des « desseins internes et externes ».
Mikati a considéré, dans un communiqué, que le contact est un « pas important » pour relancer les relations avec Riyad après leur détérioration à un palier inédit, à la suite de déclarations faites par le ministre libanais de l’Information, Georges Kordahi, avant sa nomination au poste, au sujet de la Guerre au Yémen, lesquelles déclarations qui l’ont amené à démissionner, en date du 3 décembre courant.
Commentant la déclaration commue franco-saoudienne publiée en clôture de la visite de Macron dans la ville de Djeddah, un expert a estimé que le président français « vent des chimères aux Libanais », compte tenu de la difficulté de la mise en œuvre sur le terrain au Liban de la teneur de la déclaration, ce qui serait le prélude à un nouvel épisode d’affrontement politique au pays du Cèdre.
** Déclaration commune
Au lendemain de la démission de Kordahi et à la fin de la visite de Macron en Arabie Saoudite, samedi, une « Déclaration commune » cosignée par Paris et Riyad a été publiée et qui a évoqué les affaires libanaises. La Déclaration mentionnait la « nécessité de limiter la détention exclusive des armes par l’Etat », tout en mettant l’accent sur l’Impératif de mettre en œuvre les résolutions onusiennes 1559, 1701 et 1680.
Ces résolutions émanant du Conseil de sécurité des Nations Unies, et qui remontent à la période allant de 2004 à 2006, ont toujours provoqué la discorde, par une partie de leur teneur, entre les protagonistes politiques libanais, en particulier lorsqu’elles évoquent la démilitarisation, le désarmement et la dépossession des groupes libanais de leurs armes.
Le groupe Hezbollah, appuyé par l’Iran, dispose d’un important arsenal d’armes et de missiles et s’était engagé depuis près de quatre décennies dans de nombreux affrontements contre Israël qui s’est retiré en l’an 2000 des majeures localités et régions qu’il occupait dans le sud du Liban.
Des forces politiques libanaises accusent souvent Hezbollah de menacer la scène intérieure par les armes que possède le groupe chiite qui rétorque en indiquant que ces armes sont destinées exclusivement à défendre le Liban contre Israël qui continue à occuper des territoires libanais.
Historiquement, les relations entre le Liban et l’Arabie Saoudite étaient bonnes et amicales. Toutefois, ces relations sont devenues tendues depuis l’année 2016 lorsque Riyad avait accusé Hezbollah (allié du président libanais Michel Aoun) de dominer la décision politique et sécuritaire, parallèlement à son intervention dans la Guerre du Yémen en soutenant des groupes et entités qui ouvrent contre le royaume.
L’Arabie Saoudite conduit, depuis le mars de 2015, une Coalition dite « arabe » qui lance des opérations militaires au Yémen pour soutenir les forces loyales au gouvernement engagées dans un conflit fratricide contre les Houthis, soutenus par l’Iran, et qui contrôlent plusieurs provinces du pays, dont celle de la capitale Sana’a (Nord) en 2014.
** Le choc de l’Iran et du Hezbollah
L’analyste politique Mounir Errabi’ a déclaré à AA que « la position française a appuyé les conditions de Riyad imposées au Liban pour renouer avec l’ouverture sur ce pays ».
« Il n’est pas possible de faire body_abstraction de la dimension régionale et internationale dans la Déclaration (franco-saoudienne), lorsque Macron a affirmé que l’Arabie Saoudite est un pays central et fondamental dans l’équation régionale, sur fond des négociations de Vienne sur le nucléaire iranien », a-t-il ajouté.
Des pays occidentaux et des Etats de la région du Moyen-Orient, au premier rang desquels figure l’Arabie Saoudite, soulignent souvent que l’Iran a des visées expansionnistes dans la région et s’emploie activement à fabriquer des armes nucléaires, alors que Téhéran réitère à souhait on engagement à avoir des relations de bon voisinage, insistant sur le fait que son programme nucléaire est conçu pour des fins pacifiques.
Errabi’ a ajouté que « la position de Macron provoquera un choc auprès des Iraniens et du Hezbollah dès lors que durant la période écoulée, Paris maintenait des contacts avec Hezbollah et assurait une parfaite coordination avec Téhéran, alors que la Déclaration commune est venue cibler le groupe chiite ».
Et l’analyste de poursuivre : « Ainsi, Macron et partant du Liban et de ses relations avec les pays du Golfe et en plus de son enthousiasme d’aboutir à une signature de l’Accord nucléaire entre l’Iran et les Puissances mondiales, s’engage dans sa bataille présidentielle dans son pays tout en s’employant à renforcer sa présence dans la région du Moyen-Orient ».
L’élection présidentielle française se tiendra au mois d’avril 2022 et Macron s’emploie à remporter un second mandant.
** Une grande escalade
Errabi’ a considéré qu’au « cas où la France et l’Arabie Saoudite feraient preuve de sérieux et de détermination dans la mise en œuvre des éléments contenus dans la Déclaration commune, cela générera une grande escalade au Liban ».
Il a ajouté que « le premier qui paiera le prix sera le Chef du gouvernement Najib Mikati, d'autant plus que Hezbollah demeure sceptiques à l’endroit de ces évolutions, ce qui provoqua une nouvelle crise politique et une dissension de plus ».
Il relève, cependant, qu’au cas où « la position française était juste verbale et formelle afin de faire avaler la pilule de la visite de Macron en Arabie saoudite le contact entre Ben Salmane et Mikati, cela maintiendra le Liban dans la même orbite actuelle, c'est à dire celle de la poursuite de l'effondrement économique ».
Le Liban souffre depuis deux ans de la pire crise économique de son histoire, crise ponctuée de la dégringolade de sa monnaie, la livre, d’une pénurie de médicaments et de carburant ainsi que d'autres produits de base, parallèlement à la baisse aiguë et sans précédent du pouvoir d'achat des citoyens libanais.
Les experts économiques ont indiqué que le boycott saoudien du Liban générera des retombées économiques et financières sévères, compte tenu notamment de la baisse et du recul des investissements des pays du Golfe dans le pays du cèdre et de la décision prise par Riyad de suspendre toutes ses importations du Liban.
** Echec de la précédente initiative
Ce n’est pas la première fois que Macron tente d’intervenir à travers ce qu’Il appelle « initiative » pour résoudre la crise politique libanaise. Une première tentative avait été lancée quelques jours après la gigantesque déflagration qui avait secoué le port de la capitale Beyrouth, en date du 4 août 2020.
A l’époque, Macron avait lancé une « initiative » pour résoudre la « crise » dans le pays, après la démission du gouvernement de Hassan Diab, sur fond de l’explosion, qui avait fait 217 morts et prés de sept mille blessés, et d’une crise économique extrêmement sévère.
Des observateurs ont considéré, ultérieurement, que cette « initiative » a échoué et la vacance gouvernementale s’est poursuivie pendant treize mois, avant la formation du gouvernement de Mikati, en septembre dernier. Prés d’un mois plus tard, la crise diplomatique entre Beyrouth et Riyad a éclaté.
Le 29 octobre dernier, l’Arabie Saoudite avait rappelé son ambassadeur en poste à Beyrouth, tout en demandant à l’ambassadeur libanais de quitter son territoire. Le Bahreïn, le Koweït, les Emirats et le Yémen avaient, ensuite, pris une décision similaire à celle de Riyad, en signe de rejet des déclarations faites par Georges Kordahi dans lesquelles il a considéré que « Les Houthis au Yémen se défendent contre les agressions de l’Arabie Saoudite et des Emirats ».
** Vainqueurs et perdants
Selon l’analyste politique Faycal Abdessater, ce qui a été communément appelé dans les médias « initiative française pour résoudre la crise entre l’Arabie Saoudite et le Liban » avait été précédée par un préalable, en l’occurrence, la démission de Kordahi, ce qui s’était réellement passé, dans le but d’ouvrir la porte à une solution de la crise, à la faveur de l’intervention de Macon.
Toutefois, Abdessater, qui est proche du Hezbollah, estime que « la démission de Kordahi pourrait ne pas constituer le point de départ de la résolution de la crise, dès lors que tout le monde sait que le problème ne se résume pas dans les déclarations de Kordahi mais est encore plus profond ».
L’observateur politique a ajouté, dans une entrevue accordée à AA, que « L’Arabie Saoudite qu’aucune partie au Liban n’est en mesure de mettre en œuvre sur le terrain les mesures contenues dans la Déclaration commune (saoudo-française), quand bien même les Français interviendraient pour cela ».
« Auparavant, les Américains et le monde étaient intervenus en dégageant des résolutions du Conseil de sécurité au sujet des armes du Hezbollah, en particulier à travers les résolutions 1559 et n1701, nais ces deux résolutions sont encore suspendues, en particulier s’agissant du désarmement du groupe et de la détention exclusive des armes par l’armée », a-t-il encore dit.
Et Abdessater de poursuivre : Ce qui s’est passé peut-être résumé par le fait que le président Macron nous vend du vent et l’aire dans laquelle il évolue pourrait renforcer sa présence et son positionnement dans la région mais n’aura, en aucun cas, un impact positif sur le Liban ».
Selon lui, « l’Arabie Saoudite a remporté une victoire symbolique et via la visite de Macron et la démission de Kordahi, en plus de la signature de méga contrats commerciaux entre les deux pays. Ainsi, les parties sorties vainqueures de cette visite sont Macron et Ben Salman alors que les principaux perdants sont le Liban et le Yémen ».
La visite de Macron est la première du genre effectuée par un dirigeant occidental de haut rang en Arabie Saoudite depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à l’intérieur du consulat de son pays dans la ville turque d’Istanbul au mois d’octobre 2018, ce qui avait soulevé un tollé sur la scène internationale.
** Dilution du pouvoir
De son côté, l’activiste politique Samir S’kaf a déclaré à AA : « Le rôle de Macron au Liban, et nonobstant ses intentions, aboutit à la dilution du pouvoir contre lequel s’était soulevé le peuple au cours des protestations en masse enclenchées à la fin de l’année 2019 et qui se poursuivies des mois durant ».
S’kaf qui est un membre du Groupe « Union des places de Révolution » a souligné que « le soutien international est nécessaire pour le Liban mais ce soutien se doit de cibler le peuple directement, au plan économique et en termes d’amélioration des conditions de vie, parallèlement à la contribution à l’organisation et à l’observation d’élections transparentes ».
« Nous estimons que ce pouvoir doit être remplacé dès lors qu’il est responsable d’avoir fait aboutir le pays à l’enfer que nous subissons actuellement », a-t-il conclu.
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