AA/ Tunis/ Safwene Grira
La course entamée par le président rwandais, Paul Kagame, vers un troisième mandat, anticonstitutionnel en l'état actuel des textes, ne connaîtra pas vraisemblablement le sort de celle de son ancien homologue burkinabè, Blaise Compaoré, chassé du pouvoir par une révolte populaire en octobre 2014.
Des dizaines de députés et sénateurs ont entamé, lundi, des consultations populaires nationales sur l'amendement de l'article 101 de la Constitution, limitant à deux les mandats présidentiel au Rwanda. Ce processus pourrait bien aboutir, à en juger par nombre d'éléments.
1- Des préparatifs entamés 2 ans avant la présidentielle:
S'il est une chose que les dernières insurrections des populations d'Afrique a prouvée, en invoquant notamment l'exemple burundais, c'est que les sursauts constitutionnels n'ont pas le souffle long.
"La seconde révolution burkinabée" doit sa réussite, en effet, à son caractère "Blitzkrieg" (moins d'un mois), la révolte burundaise contestant une troisième candidature de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat controversé a, quant à elle, vite fait de déchanter, au bout de deux mois, cédant le pas à une lassitude générale qui a fini par gagner les Burundais.
En s'y prenant, dès l'été 2015, période de l'année traditionnellement propice, par ailleurs, à toutes sortes de décisions impopulaires en raison de son caractère démobilisateur, le Front Populaire rwandais (FPR-parti présidentiel) s'y prend deux ans à l'avance, assortissant la question d'un enjeu moins imminent. Une fois revêtue du sceau constitutionnel, à la faveur d'un référendum prévu courant 2015 qui dévisserait le couvercle de la marmite constitutionnelle, une troisième candidature de Kagame pourrait aboutir et une éventuelle contestation serait privée de tout fondement.
2- Un bon bilan économique favorisant une adhésion populaire:
La révolte contre l'illégitimité de révisions constitutionnelles n'étant, par définition, qu'une contestation élitiste, elle n'a pu survivre, un moment (au Burundi, en RD Congo, au Bénin) et aboutir (pour le Burkina Faso) qu'en s'adossant à un bilan économique contestable permettant le ralliement des masses, seul levier d'envergure contre les régimes critiqués. Il n'en est rien au pays des mille collines, qui peut s'enorgueillir d'un bilan économique particulièrement reluisant. Le Franc rwandais reste imbattable en Afrique de l'Est avec une érosion monétaire modeste par rapport aux monnaies internationales, l'inflation est désormais peu à peu maîtrisée en se stabilisant dans les 4% et le PIB par habitant pondéré par le pouvoir d'achat avoisine les 1550 USD (soit le double du Burundi, à titre d'exemple). Par ailleurs, peu de suspicion plane sur une main basse d'un hypothétique "clan Kagame" sur le pays.
Ce bilan, permis notamment à la faveur de nombreuses aides internationales, a justifié une adhésion populaire, dont témoigne l'assentiment plébiscitaire à une pétition favorable à l'amendement de l'article 101 par 3.7 millions de Rwandais, soit plus de la moitié des électeurs inscrits, selon le journal du FPR, The New Times. Ce bilan aura, corollairement, un effet inhibiteur contre toute velléité contestataire du régime, qui règne aussi par l'autorité.
3- Un régime "autoritaire"
Sans qu'il soit assimilé à un régime "policier", le régime rwandais, né des cendres d'un génocide ayant réduit à néant les institutions de l'Etat, demeure un pays quadrillé, où l'opposition ne bénéficie pas d'une marge de manoeuvre confortable, observée dans nombre de pays de la sous-région, mais qui serait assimilable, toutes choses étant égales par ailleurs, à celle du Congo Brazzaville de Sassou-Nguesso. L'opposition rwandaise ne dispose, ainsi, d'aucun journal parlant en son nom, et certains de ses leaders vivent en exil, à l'instar de Paulin Murayi, président de l'Union démocratique rwandaise (UDR).
Certes, en juin dernier, la Cour suprême a été saisie d'une requête tendant à prononcer l'illégitimité de la révision projetée. En attendant la réponse, sans suspens, de la Cour, prévue le 29 juillet, les opposants n'envisagent pas d'alternative, ni même de recours régionaux.
4- Un climat régional et international plutôt propice:
Frontalier d'un Burundi embrasé, et aux portes d'un RDC décrit, à juste titre, par l'essayiste français Frantz Fanon, comme la gâchette d'une Afrique qui a la forme d'un revolver, un Rwanda déstabilisé ne peut que provoquer le chaos dans la sous-région, dans laquelle le poids de Kagame est prépondérant, ainsi que celui de son ancien frère d'armes ougandais Musevini.
Par ailleurs, le bon bilan économique et la stabilité dont jouit le pays depuis une vingtaine d'années, bridera, quelque peu, les moyens de pression internationaux, dans la mesure où nombre d'investisseurs occidentaux se sont implantés dans ce pays à la faveur d'un contexte de stabilité et auxquels une crise politique (et sécuritaire) finira par porter un préjudice certain.
Cette ouverture avait, d'ailleurs, été rendue possible par ce qui pourrait être analysé comme un sentiment de culpabilité de la communauté internationale au regard du douloureux épisode du génocide de 1994, dont ont été victimes près d'un million de Rwandais. L'inaction internationale, souvent reprochée à la communauté internationale, sous-tendue par ce sentiment de culpabilité, a toujours été habilement exploitée par le régime rwandais. Et quand celui-ci intente sa "guerre de rectification" (ou "d'agression", selon la perspective rwandaise ou congolaise) qui fera 4 millions de morts en RDC, il n'en sera pas empêché.
Toutefois, à la suite d'un rapport onusien épinglant Kigali pour un soutien aux groupes rebelles de l'Est de la RD Congo, des aides internationales ont été suspendues, montrant par là, que les agissements de Kagame ne peuvent être cautionnées au détriment de certaines lignes rouges, même si sa stature, à l'échelle interne, reste exceptionnelle.
5- Un Kagame à la stature particulière:
Le caractère exceptionnel du dernier génocide du XXème siècle a entraîné, dans l'imaginaire des Rwandais, une dichotomie pré/post-génocide, qui supplante, celle de colonialisme/indépendance, dans tous les autres pays africains, à l'exception notable du Libéria.
S'en suit une stature particulière de Kagame: vice-président de 1994 à 2000, mais véritable homme fort du Rwanda et chef incontestable de la rébellion Tutsi qui a "sauvé" le pays en 1994. Une stature légitimatrice, mutatis mutandis, d'un "Père de l'indépendance", qui n'a rien en commun avec celle d'un Compaoré "putschiste" contre le Tché africain, Thomas Sankara.
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