AA / Yaoundé / Peter Kum
Né d’un concours de circonstances et suite à un cumul d’événements, dont le début remonte jusqu’aux années 60, le Southern Cameroon National Council (SCNC) se trouve, aujourd’hui, au cœur d’une crise politique et sécuritaire qui menace sérieusement l’unité territoriale du Cameroun.
Les prémices de cette crise avaient commencé à s’accumuler depuis l’engagement d’une réforme institutionnelle en 1961.
Un tournant décisif a été observé dès la prise de pouvoir en février 1984, du président Paul Biya, successeur d’Ahmadou Ahidjo à la présidence. Biya avait, alors, décidé de parachever la réforme institutionnelle de 1961. Il avait modifié la Constitution en supprimant l’adjectif «unie» qualifiant la «République» du Cameroun.
Cette mesure a, ainsi, fait fondre à jamais l’ancien «Southern Cameroon» dans l’Etat unitaire. Cette dynamique institutionnelle n’a évidemment pas été sans générer certaines frustrations dans les rangs des populations anglophones.
Au cours des dernières années, nombre d’habitants des deux régions anglophones à savoir le Nord-ouest et le Sud-ouest, qui représentent un cinquième de la population du Cameroun, ont de plus en plus éprouvé le sentiment d’être complètement marginalisés dans la vie politique camerounaise et dans le développement de leurs régions.
En effet, depuis l’accès au pouvoir de Paul Biya en 1984, les populations anglophones n’ont pas immédiatement trouvé de possibilités de s’exprimer mais elles ont, sans conteste, constitué un terreau fertile aux idées sécessionnistes par la classe politique anglophone.
Il y a eu musellement de toute contestation civile et politique dans les deux régions anglophones du Cameroun. De manière générale, l’action des forces de l’ordre était vivement stigmatisée, du fait des arrestations extrajudiciaires et de la torture fréquente dans les prisons.
Le rapporteur spécial des Nations unies contre la torture en avait fait, d’ailleurs, état dans son rapport du 11 novembre 1999 à la Commission des droits de l’Homme.
«Selon les renseignements obtenus, les forces de l’ordre auraient à plusieurs occasions, notamment lors de manifestations politiques de l’opposition pendant les périodes pré-électorales, utilisé la force de manière excessive.», relève le rapport.
Il souligne également que «des manifestants auraient été grièvement blessés, entre autres, par balles, et certains seraient même décédés des suites de leurs blessures. Des grenades auraient aussi été utilisées dans certains cas. Les forces armées appelées en renfort auraient aussi utilisé la manière forte (...).».
En 1990, le refus du Gouvernement de légaliser le premier parti anglophone, le Social Democratic Front (SDF) provoqua des manifestations dans le Nord-ouest du pays.
Créé en 1995 le mouvement sécessionniste anglophone, le Southern Cameroon National Council (SCNC), milite depuis cette date pour obtenir un référendum sur la question du droit des Anglophones du Cameroun à l’autodétermination des deux régions Nord-ouest et Sud-ouest.
Devant l’ONU, les séparatistes avaient défini ce projet, non comme un véritable parti politique, mais comme un «mouvement irrédentiste », le SCNC affirmait se battre sans violence pour l’indépendance des régions anglophones du Cameroun et, en même temps, contre un pouvoir central qui, selon les mots de son vice-président, Nfor Ngala Nfor, les «colonise».
Les premiers troubles dans les régions anglophones par les sécessionnistes ont été enregistrés le 30 décembre 1999.
Des inconnus se réclamant du SCNC s’étaient emparés des locaux de la télévision et radio nationale (CRTV) à Buea (ancienne capitale du Cameroun sous la colonisation britannique) et n’avaient pas hésité à proclamer l’indépendance du Southern Cameroons le 1er Janvier 2000.
Le 8 janvier 2000, c’est le drapeau indépendantiste qui, symboliquement, fut hissé dans la ville de Limbé situé dans la région anglophone du Sud-Ouest.
De violents affrontements avaient opposé l’armée et les sécessionnistes anglophones du Nord-ouest du Cameroun, notamment à Bamenda et à Kumbo, le 1er octobre 2000, date anniversaire de la réunification du pays.
Contre toute attente, les manifestants avaient envahi les rues de certaines villes anglophones pour célébrer l’indépendance d’une hypothétique République du Southern Cameroons.
Avec le 40ème anniversaire de la réunification du pays en 2001, la tension va augmenter d’un cran. Le maire de la ville, évoquant ce 1er octobre 2001, parlera d’une rue baignant de sang lorsqu’il est arrivé sur les lieux.
Plusieurs personnes, qui participaient à cette marche pacifique, ont été tuées à l’occasion de cette vaste opération de répression.
Les assassinats, arrestations arbitraires, mauvais traitements, atteintes à la liberté d’opinion, d’expression, d’association et de manifestation mentionnés dans les différents rapports de la Fédération Internationale des droits de l’Homme (FIDH), illustrent le fait que la question anglophone prend, au fil des ans, de plus en plus d’ampleur au Cameroun.
La contestation anglophone a atteint son pic en 2017. La répression farouche des manifestations de la déclaration symbolique de l’indépendance de l’Ambazonie (Southern Cameroons) le 22 septembre et le 1er octobre 2017 a obligé les activistes à s’auto défendre pour la toute première fois.
Depuis leur refuge au Nigéria voisin, des activistes armés ont fait plusieurs incursions au Cameroun tuant près de 20 militaires entre octobre et décembre 2017.
«Les scouts de Paul Biya seront d’avantage éliminés dès janvier 2018», a menacé le «général» autoproclamé «ministre de la Défense» du présumé Etat d’Ambazonie.
Aujourd’hui, face à l’escalade de la violence qui se profile entre les sécessionnistes qui tiennent bon à leur indépendance et le pouvoir central de Yaoundé qui défend l’unité du Cameroun, le blocage semble évident.
Pourtant beaucoup de voix s’élèvent, appelant les deux parties à la retenue et à favoriser la voie du dialogue pour résoudre cette crise.
Hans De Marie Heungoup, politologue et chercheur à l'International Crisis Group suggère, dans ce sens, «l’approche politique et le dialogue pour venir à bout de la question anglophone dans son ensemble et pas simplement de la question de la sécession».