AA/ Bujumbura/ Rénovat Ndabashinze
Certains dressent avec leurs bras des fusils imaginaires et font mine de tirer, d’autres s'époumonnent, après des instants de languissement: "Non au 3è mandat !", d'autres encore, partent effrayés dans tous les sens, le diable aux trousses "Attention aux officiers frondeurs !".
Ceci n'est point une mise en scène du théâtre national de Bujumbura, réduit à la fermeture depuis des mois que dure la crise politique au Burundi, mais bien les manifestations des crises de démence, inspirées par les derniers événements qui ont secoué le pays, et dont le nombre va croissant depuis lors.
Selon des données fournies à Anadolu par le Centre Neuropsychiatrique de Kamenge (CNPK), dans la capitale Bujumbura, la capacité d’accueil de cette institution étatique a carrément "explosé".
160 malades sont enregistrés pour seulement 140 lits de disponibles. Les patients continuant d'affluer, nombre d'hospitalisés et de gardes malades se voient désormais dans l'obligation de dormir dans les corridors, par manque de place.
"En dehors de ceux admis chez nous, 44% des patients souffrant de troubles psychologiques à Bujumbura, qu'on suit, ont interrompu leur traitement. Dans l’intérieur du pays, le pourcentage qui nous est transmis par des collègues avoisine les 42%. Ce qui entraîne des cas de rechutes", a déclaré à Anadolu le directeur du CNPK, Hyppolite Manirakiza,.
Parmi les pathologies constatées, des cas de troubles de la persécution, de graves troubles obsessionnels-compulsifs (TOC), ou encore des troubles de stress post-traumatique.
"Certains ont été sous le choc en constatant, parfois sous leur propres yeux, la mort d’un proche ou même des cadavres jonchant le sol, parfois défigurés" ajoute ce psychologue.
« Depuis que mon frère a été tué dans une manifestation par des policiers, ma mère, dont il était le fils unique, n'a jamais retrouvé le sommeil. Il lui arrive de crier en plein milieu de la nuit: " au secours, attention aux policiers !", raconte une garde malade, qui a préféré gardé l'anonymat pour des raisons de sécurité à Anadolu.
Une situation qui n’épargne pas les petits enfants. Une veuve de la commune Buterere, dans le Nord de Bujumbura, raconte que sa fille, âgée de 15 ans, a été atteinte d'énurésie depuis que son père policier a été grièvement blessé par un jet de pierre sur la tête.
De même que Thomas, un homme de Musaga, dans le Sud de la capitale, signale que la moindre présence de policiers met ses enfants "dans un état de panique juste parce qu'ils ont entendu dire qu'un jeune du quartier a été fusillé par des policiers".
Pour Hyppolite Manirakiza, si les enfants sont "plus sensibles à ces drames", beaucoup d'adultes présentent un terrain favorable dans la mesure où "les troubles peuvent très bien se déclencher à partir d'un événement, comme ils peuvent être la conséquence d'accumulations diverses, qui peuvent s'étaler sur des années".
De 1993 à 2005, le Burundi a connu les affres d'une guerre civile interethnique, qui a fait, selon des sources humanitaires, près de 300.000 morts. Le spectre de cette guerre a ressurgi au mois d'avril quand un large mouvement de contestation s'est organisé, avant de basculer dans la violence, contre un troisième mandat "anticonstitutionnel" du Président Pierre Nkurunziza.
Cette crise politique et sécuritaire a fait plus de 120 morts, un millier d'arrestations et des dizaines de milliers de réfugiés ou déplacés, selon des sources concordantes.
«Depuis l’indépendance en 1962, les Burundais n’ont jamais connu la stabilité politique, des crises répétitives ont marqué notre histoire. Ces souvenirs douloureux non traités psychologiquement s’accumulent et aboutissent à des traumatismes, des troubles, des désespoirs, voire des suicides », renchérit le psychologue.
Selon le ministère de la santé burundais, 30% des burundais, estimés à 8 Millions, ont des problèmes de santé mentale.
"Cela dit, ces nouveaux cas de traumatismes ou de démence qu'on reçoit sont liés directement à la situation du pays" poursuit le directeur du Centre, un des trois que compte le pays.
Un constat aggravé par des pratiques locales qui ne se sont pas adaptées à ce genre de troubles.
« En cas de maladie mentale, les Burundais recourent généralement aux guérisseurs tandis que d’autres restent à la maison, marginalisés, ou errent carrément dans les rues», déplore Hyppolite Manirakiza.