AA/ Tunis/ Safwene Grira
Alors qu'elle entame sa sixième semaine, la contestation au Burundi semble s'enliser, au regard de nombre de facteurs, dont la cohésion des structures étatiques et partisanes pro-pouvoir, l'inexpérience de l'opposition et de la société civile et une volonté régionale de ne pas isoler le régime de Pierre Nkurunziza.
Bien que chaque pays renferme ses propres mécanismes de soulèvements, qui obéissent à des dynamiques propres, une comparaison avec la République Démocratique du Congo (RDC) (janvier 2015) et le Burkina Faso (octobre 2014), où les soulèvements ont "réussi" au bout de quelques jours, pourrait laisser prédire que six semaines de contestations ne pourraient avoir plus d'effets qu'un coup d'épée dans l'eau.
Portant sur cette crise son regard d'ancien opposant burkinabè, ayant pris une part significative au soulèvement ayant chassé du pouvoir, en octobre dernier, l'ancien président du Burkina, Blaise Compaoré, Bénéwende Sankara (candidat du courant sankariste à la présidentielle d'octobre prochain) confie à Anadolu que contrairement au cas burkinabè, le soulèvement burundais est un fruit qui n'a pas suffisamment mûri.
"Au Burkina Faso, le soulèvement n'avait pas été improvisé, mais de longue haleine. C'est une histoire de plus de deux décennies de protestations, de crises sociales et de mutineries qui a connu son épilogue quand Compaoré a voulu torpiller la Constitution," analyse Sankara, en précisant que le régime de Nkurunziza, au pouvoir depuis 2005 après douze ans de guerre civile, n'a pas été suffisamment confronté à l'usure du pouvoir.
Dans cette démarche s'inscrivant obligatoirement "dans la durée", Sankara relève que tant la société civile que l'opposition burundaises ne sont "pas suffisamment expérimentées".
"Il faut insister sur la jonction entre la classe politique et la société civile, indispensable pour barrer la route aux torpilleurs de Constitutions. Ce que nous déplorons au Burundi, c'est que ce peuple semble livré à lui même", analyse Sankara à l'heure où la mobilisation au Burundi, contre un troisième mandat "inconstitutionnel" de Pierre Nkurunziza, éprouve de plus en plus de peine à rassembler.
A la base de ce constat, des données techniques et factuelles. Depuis la tentative de putsch ratée du 13 mai dernier, les locaux des principales radios indépendantes, dont la diffusion avait été limitée par le pouvoir, ont été détruits.
Peu de gens ont, par ailleurs, accès aux réseaux sociaux dans ce pays, lesquels réseaux demeurent un instrument privilégié dans la mobilisation et l'organisation des manifestations, ainsi qu'en témoignent les cas burkinabè, ou même tunisien et égyptien. A court d'imagination, les organisateurs élaborent diverses techniques (tambours, serviettes blanches, coups de sifflets) pour juguler l'essouflement d'un mouvement, entamé vigoureusement le 26 avril dernier, et dont on peine à maintenir le rythme.
Alternant manifestations, de moins en moins vigoureuses, et trêves, de plus en plus longues, sans même que le pouvoir n'entende les unes et les autres comme des délais de grâce succédant à des tours de vis, l'opposition peine à maintenir le rythme et l'intensité des premiers jours de protestation.
Censée frapper "vite et fort", pour éviter au pays une longue paralysie préjudiciable à son économie et ses ménages, la contestation a pourtant cru voir le bout du tunnel un certain 13 mai.
Mais ce putsch raté a surtout eu pour conséquence d'ébranler le morale de beaucoup de Burundais, ce qui s'analyse comme un corollaire logique de l'emballement des premières heures qu'avait provoqué l'annonce faite, le 13 mai, par le général Godefroid Niyombaré, de la destitution du président Nkurunziza, alors en déplacement en Tanzanie pour prendre part à un sommet régional sur la crise dans son pays.
Depuis, les rumeurs les plus folles circulent à Bujumbura, signe, sans doute, d'une fortification du régime burundais. Parmi les thèses circulant, celle imputant à Nkurunziza lui-même l'organisation de ce putsch, qui n'aurait été, dans cette logique, qu'un moyen pour démasquer, puis, éliminer, les officiers aux vélléités contestataires.
Cette tentative de putsch prouve, en tout état de cause, que le régime de Nkurunziza, son armée particulièrement, dont le loyalisme fut longtemps questionné, est suffisamment "cohérent" pour résister à un tel ébranlement, renverser, ensuite, la situation, le président se trouvant toujours à l'étranger.
Face à cette situation, l'opposition et la société civile burundaise, "déçues" de ne pas voir le Sommet de Dar-Es-Salam prendre une position claire contre le régime burundais, ni même "évoquer le fond du problème", se voient contraintes d'appeler au dialogue avec le pouvoir de Nkurunziza, qui n'a pas fait acte de concession aucune, pour l'instant, si ce n'est la déclaration de principe, dans la bouche d'un conseiller du président, que le troisième mandat n'est pas tabou, qu'il peut être, dès lors, abordé dans le cadre d'un dialogue. Une déclaration aussitôt contredite par le Gouvernement, dans la nuit de lundi à mardi.
Tout en appelant les chefs de l'Etat de l'Afrique de l'Est à s'engager davantage dans la crise burundaise, l'opposition sait pourtant, aujourd'hui, que les préparatifs de révision constitutionnelle engagées au Rwanda voisin pour autoriser Paul Kagamé à briguer un troisième mandat, ne prêchent pas en sa faveur, quelque soit le froid entachant les relations rwando-burundaises et l'abyme de mésentente abyssale entre Nkurunziza et Kagamé.
Cette opposition sait également, que le basculement du Burundi dans l'instabilité risque de compliquer davantage la donne dans la sous-région, considérée comme la plus chaude du continent, que l'Union Africaine est attachée à cette stabilité, fût-ce au prix, de la déclaration de Bamako de 2000 et de la Charte africaine de la démocratie en 2007, chantres de la limitation des mandats présidentiels.