AA/ Dakar/ Yazid Bamse
Les rapports entre la Turquie et l'Afrique ont de quoi se démarquer:ils concrétisent la rencontre entre un pays aux moyens et idéaux grandissants, et des économies en pleine croissance, ne demandant qu'à se faire booster, selon le professeur d'Histoire sénégalais Adama Diop, qui enseigne à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Dans un entretien avec Anadolu, celui-ci a, par la même occasion, affirmé que l'un des principaux atouts de la politique turque en Afrique n'est autre que son attachement à promouvoir un partenariat gagnant-gagnant avec le Continent, tout en plaidant pour le développement de l'école comme "outil d'émancipation et vecteur d'un développement durable des peuples".
Voici l'interview:
AA- A quelle date remontent les premières relations entre la Turquie et l’Afrique ?
AD- Avant de répondre à la question, il convient d’abord de savoir de quelle Afrique parle-t-on. Le contient est immense et inclus dans des contextes géopolitiques et économiques différents. Les relations les plus anciennes Turquie-Afrique datent du XVIe siècle, correspondant à l’âge d’or de l’empire Ottoman qui avait étendu son hégémonie politique à la fois sur l’Asie, l’Europe et l’Afrique. S’agissant de l’Afrique, c’est plutôt le Maghreb à l’exception du Maroc qui est concerné. A cette époque l’empire Ottoman avait une excroissance en Algérie en Tunisie, en Lybie et en Egypte. Ces relations étaient plutôt des relations d’occupation, l’empire Ottoman menait dans la géopolitique du bassin oriental de la méditerranée un leadership incontestable.
L’Afrique au sud du Sahara avant le 16e n’a connu aucune hégémonie turque. Les premières relations Afrique au sud du Sahara-Turquie sont des relations diplomatiques post- indépendance, avec l’accréditation des premières missions diplomatiques.
AA- Comment se sont-elles développées et quelles étaient les bases de ces relations ?
AD- Les relations durables que la Turquie a nouées avec les pays africains au sud du Sahara datent de 1996, année au cours de laquelle une délégation de jeunes volontaires turcs venant du Maroc a atterri au Sénégal. Ces jeunes turcs avaient une philosophie altruiste et positiviste qui privilégie l’école comme outil d’émancipation des peuples et vecteur d’un développement durable.
Les épisodes particuliers de ces relations Turquie/Afrique ont ensuite démarré en 1989 avec l’effondrement du mur de Berlin. Cet événement correspond à une mutation géopolitique majeure avec l’éclatement de l’empire soviétique qui voit l’émancipation de beaucoup d’états satellites de l’ex-URSS (Union des républiques socialistes soviétiques). Ces changements géostratégiques rétrécissent le marché turc. La Turquie a été l’un des premiers pays à miser sur l’Afrique comme continent de l’avenir.
L’exemple de l’association de coopération économique "Kardeshlik" en donne une bonne illustration. Cette structure organise périodiquement à Dakar et à Istanbul des foras économiques (TUSKON) où des hommes d’affaires Turcs et sénégalais nouent des relations commerciales et industrielles. La position de la Turquie au 15 e rang des pays industrialisés en est une conséquence tangible.
AA- Quel regard portent les pays africains sur l’histoire de la Turquie?
AD- La facilité avec laquelle la Turquie s'est introduite dans les pays africains procède également du fait qu’à part les épisodes de l’empire Ottoman, la Turquie ne s’est pas comportée idéologiquement dans les pays africains comme un pays colonisateur avec un ancrage durable à dessein économique, tels que la France, l’Angleterre et les autres pays d’Europe.
Aujourd’hui, les pays africain perçoivent la Turquie actuelle comme un pays qui se développe rapidement à l’image des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, pays émergents économiquement, Ndlr), idéologiquement ancrés dans l’idée d’inverser la bipolarisation du monde contemporain au bénéfice des pays en voie de développement. Les grands projets réussis en Afrique par la Turquie, comme le palais des conférences à Diamniadio- Sénégal) et bien d’autres grands projets dans diverses régions du continent, incitent les pays africains à faire de la Turquie un pays challenger capable de booster les économies africaines. Certains pays africains sont, de ce fait, solidaires de la Turquie, pur ce qui est de son entrée dans l’Union européenne.
AA- Que peut-on attendre du prochain Sommet afro-turc du 19 au 20 novembre à Malabo en Guinée équatoriale, s’agissant des relations diplomatiques et économiques entre l’Afrique et la Turquie ?
AD- A l’image des sommets de la francophonie du Commonwealth (Organisation intergouvernementale composée des anciennes colonies de l'Empire britannique), du sommet Chine/ Afrique, la Turquie inaugure son 2e sommet avec l’Afrique. Le pays de Moustapha Kemal ne veut pas être en reste s'agissant de la recherche de parts de marché avec le vaste continent africain, qui regorge de matières premières stratégiques et de potentialités économiques. Le sommet sera un moment fort de consolidation des liens déjà existants et d’ouverture de nouvelles perspectives de coopération avec les structures d’intégration sous régionales. La Turquie trouvera aussi en l’islam un ciment intégrateur avec les pays africains à dominante islamique.